Les quatre vies de Benoîte

dimanche 31 janvier 2021
par  Christian LEJOSNE
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En lisant Mon évasion (1), l’autobiographie que Benoîte Groult écrivit alors qu’elle avait 88 ans, je découvre qu’elle (aussi) a vécu quatre vies*. Quatre vies qui ont traversé le vingtième siècle : elle est née en 1920 et décédée en 2016. Le regard franc et sincère qu’elle porte rétrospectivement sur ses vies nous est aujourd’hui encore d’une grande utilité.

Il y eut d’abord une enfance discrète au sein d’une famille d’artistes (père fabricant de meubles, mère dessinatrice de mode). Un microcosme déroutant pour la jeune Benoîte vivant à l’ombre d’une mère excentrique et indépendante et d’un père dépassé par les incessantes audaces de sa femme. C’est beaucoup plus tard que j’ai compris ce qui m’avait paralysée, écrit Benoîte Groult en se remémorant son enfance, l’impossibilité de ressembler à ma mère et l’absence de tout autre modèle. L’éducation dispensée dans des établissements catholiques finit de faire de Benoîte une parfaite innocente, comme on dit « l’innocent du village ».

La voilà prête à s’engager dans la voie du mariage, parfait prolongement de son enfance. Avec un (premier) homme qui décède de tuberculose six mois après leur union. Puis avec un (second) mari, le célèbre journaliste de télévision Georges de Caunes qui, dès leur voyage de noces, lui fait clairement comprendre qui dans le couple « porte la culotte ». Benoîte réussit toutefois à le mettre à la porte quelques années plus tard, après la naissance de leurs deux filles.

Nous sommes au début des années 50. Benoîte n’a pas trente ans et elle est déjà à l’orée de sa troisième vie lorsqu’elle se rapproche du meilleur ami de son second mari qui fait naître en elle la femme qui lui ressemble enfin. Pendant plus d’un demi-siècle, Benoîte va ainsi partager sa vie avec Paul Guimard, éditeur et écrivain, qui lui permettra d’amorcer la carrière d’écrivaine dont elle rêve secrètement depuis l’enfance. Par une heureuse coïncidence, la sœur de Benoîte retrouve, dans une vieille malle, des dizaines de carnets dans lesquelles toutes deux ont écrit leur journal intime durant les années d’occupation. Leurs notes dépoussiérées donnent naissance au Journal à quatre mains, que les deux sœurs signent sous leur nom de naissance : Flora et Benoîte Groult. Suivront deux autres livres, écrits à quatre mains, avant que Benoîte ne s’engage dans un projet personnel d’écriture.

Ce sera Ainsi soit-elle, un essai sur la condition des femmes dont le titre lui est suggéré par son mari. Quel plus magnifique diamant un mari peut-il donner à sa femme ? Car un beau titre, c’est une locomotive qui va tirer le livre tout entier, écrit Benoîte Groult, pas rancunière envers les hommes (ni les maris). Le livre, qui aborde pour la première fois le problème des mutilations sexuelles faites aux jeunes filles, sera un succès. Vendu à plus d’un million d’exemplaires, il consacrera Benoîte Groult en tant qu’écrivaine et en tant que féministe. Naître en tant que féministe, c’était un peu naître tout court, écrit-elle. Ainsi soit-elle marquera le lancement de la quatrième vie de Benoîte Groult. Elle a cinquante ans. D’autres livres suivront ainsi que la présidence de la Commission de terminologie pour la féminisation des noms de métiers, de grades et de fonctions, fondée par Yvette Roudy, alors ministre des Droits de la femme. Il lui reste plus de quarante ans à vivre avec Paul Guimard et à partager avec lui les plaisirs de la pêche en mer en Bretagne et en Irlande.

Voilà brièvement résumées les quatre vies de Benoîte Groult, telles qu’elles se donnent à lire dans Mon évasion. Un livre qui est beaucoup plus qu’une simple autobiographie tant les propos qu’elle y tient sur sa vie demeurent aujourd’hui riches d’enseignements pour tous, femme, homme ou LGBTQIA+ : un guide d’apprentissage. Tant son goût forcené pour la vie (finalement hérité de sa mère) et son plaisir pour les petits bonheurs (hérité de son père) prennent systématiquement le dessus. J’ai mis des années à découvrir que chacun porte en soi des personnages multiples, dont beaucoup ne verront jamais le jour, chez les femmes surtout que la tradition et la morale cantonnent dans des espaces si restreints, si peu ouverts à la diversité du monde. Quel gâchis que toutes ces vies non vécues, quel appauvrissement pour celles qui se seront privées d’expériences, d’occasions de résiliences ! En partageant son expérience, Benoîte Groult livre quelques clés pour s’évader de sa prison intérieure, se désaliéner de ses modèles parentaux et se libérer du qu’en-dira-t-on afin de se trouver soi-même, quel que soit son âge. Chapeau l’autrice !

Christian Lejosne

(1) Mon évasion Éditions Grasset, 2008 - Livre de poche, 2010
* Lire la chronique n°152 Les quatre vies d’Henri


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