Bernard Dimey ressuscité

dimanche 7 avril 2024
par  Christian LEJOSNE
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Quand j’étais adolescent, je traînais souvent avec la bande de copains de mon frère qui étaient tous plus âgés que moi. Le samedi soir, on se retrouvait dans un local qu’ils louaient, au fond d’une cour pavée d’une ville du nord de la France. Cela pouvait être pour une soirée jeux ou l’écoute de disques ou la présentation par chacun d’un petit bout de spectacle : blague, conte, tour de magie, lecture... C’est là que j’ai découvert les poèmes écrits par Bernard Dimey qu’il disait lui-même sur des disques vinyles.

Un jour on comprend mais trop tard...
Cinquante années plus tard. C’est une maison bleue. Elle n’est adossée à aucune colline mais il arrive qu’on y vienne à pied. Catherine, l’hôtesse des lieux, y invite régulièrement des artistes qui présentent leurs spectacles dans cette charmante bâtisse aux volets bleus, implantée sur une placette du village de Laroque (Hérault) face à l’arbre aux oiseaux dont les habitants ont obtenu qu’il ne soit pas abattu (Voir L’Air de rien n°172 de Janvier 2023). Dernièrement, Jean-Paul et Cyril Goiny y jouaient L’arbre aux 8 péchés capitaux de Bernard Dimey.

… Qu’on a perdu ses coudées franches
Bernard Dimey [1], ce nom peut sembler inconnu. Il a pourtant été le parolier de nombreux artistes dans les années soixante et soixante-dix : Ferrat, Barbara, Mouloudji, Gréco, Aznavour pour ne citer que les plus connus. Il est notamment l’auteur de Syracuse chanté par Henri Salvador et il fit la première partie de Georges Brassens à Bobino en 1969, rien que ça ! Bernard Dimey fut peintre à ses débuts (« il usait de sa plume comme d’un pinceau » dira Jean-Paul Goiny au début du spectacle). Habitant de la Butte Montmartre, il écrivit de nombreux poèmes mettant en lumière des personnages hauts en couleur de son quartier préféré de Paris, des poèmes en argot qu’il enregistra sur disques vinyles, les déclamant plus souvent qu’il ne les chantait. Les Goiny ont eu la bonne idée de réaliser un spectacle à partir de la série de poèmes Les Huit péchés capitaux (huit poèmes illustrés de huit lithographies originales de Jordi Bonàs, artiste peintre catalan, dans un livre publié en 1973).

On a pris le mauvais chemin...
Ils sont deux, installés sur des tabourets de bar, sur la petite scène de la salle de spectacle improvisée de la Maison bleue. Une lampe sur pied surmontée d’un immense abat-jour sépare Jean-Paul (le père) à la voix parlée et chantée, de Cyril (le fils) multi-instrumentiste chevronné. Le spectacle démarre sur la déclamation, par les deux artistes, du poème Quand on a rien à dire, qui se termine par ces mots « Quand on n’a rien à dire et du mal à se taire, on arrive au sommet de l’imbécillité ». Puis les poèmes des péchés capitaux s’enchaînent selon une mécanique rodée. Jean-Paul tire d’une grande bassine le titre du poème qu’il va interpréter, il le montre à Cyril qui manie, tour à tour, guitare sèche ou électrique, flûte traversière ou accordéon. Charge ensuite au public de deviner de quel péché il était question dans la chanson. Celle ou celui qui a donné la bonne réponse se voit donner l’antidote correspondant (un nez de clown est ainsi offert à l’orgueilleux afin de l’aider à faire redescendre la pression). Une chanson du répertoire vient compléter le péché en question (Une mouche sur ma bouche, de Jacques Higelin, personnifie la paresse : « C’est l’été désœuvré, écroulé dans un hamac... »). Avant que ne soit tiré au sort le nom du péché suivant...

… Celui qui mène au bout du conte,
Jean-Paul chante, déclame, fait l’acteur ou le pitre (il excelle à simuler l’alcoolique dans le poème de Dimey, Ivrogne et pourquoi pas ?). Cyril, qui a réalisé les compositions musicales, l’accompagne sur des musiques variées (bossa-nova, rock, metal, chanson douce...). Les chansons s’enchaînent au fur et à mesure que les péchés capitaux défilent, jusqu’au huitième que Bernard Dimey inventa... Et l’on s’étonne, une fois celui-ci démasqué, que l’institution catholique, dans son ingéniosité à imaginer le pire chez les êtres humains, ne l’ait pas intégré à sa nomenclature originelle.

... Peut-être à sa moralité
Le spectacle s’achève par la diffusion du poème J’aurai du mal à tout quitter, dit par Bernard Dimey lui-même, ce qui donne l’occasion, au spectateur novice, de découvrir cet immense artiste, mort en 1981 et toujours actuel. Ce poème est une sorte de testament.

« J’aimais les parfums de l’enfance,
J’adorais mes soixante-dix ans,
Je les idolâtrais d’avance,
J’étais à mon aise dedans. » (1)

J’ai découvert Bernard Dimey quand j’avais quinze ans, je le redécouvre aujourd’hui alors que je file vers mes soixante-dix ans. Ses paroles, son humanité et sa lucidité me touchent. Grâce au talent des Goiny, père et fils réunis, Bernard Dimey revit. Et moi, j’ai à nouveau quinze ans.

Christian Lejosne

(1) Bernard Dimey, J’aurai du mal à tout quitter, La mer à boire



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