Juste une chose après l’autre

lundi 15 janvier 2024
par  Christian LEJOSNE
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Ma femme aime me narguer lorsque l’on est resté un moment au même endroit (à la plage, à un repas de famille, à flâner quelque part...). « Devine l’heure qu’il est ? » aime-t-elle me demander. Je lui réponds, avec une précision horlogère : « Il doit être 10 heures et quart », ou bien, « il est 16 h 35 ». La plupart du temps, ma réponse correspond à l’heure indiquée à sa montre. Après plus de quarante ans de vie commune, cela étonne encore ma femme. Invariablement, je complète ma réponse par ces mots : « C’est normal, mon père était horloger ». En fait, ma réponse demeure incorrecte. Je devrais plutôt dire « Mes parents étaient horlogers ».

Mon père et ma mère se sont connus, durant la Seconde Guerre Mondiale, alors qu’ils travaillaient tous deux dans une horlogerie industrielle. L’horlogerie Blangy, située à Saint-Laurent-Blangy, à côté d’Arras, dans le Pas-de-Calais était une usine de fabrication de réveils qui avait été créée en 1925. Les 150 à 200 personnes qui y travaillaient fabriquaient environ 30.000 réveils par an. Voilà ce que m’en avait dit mon père, lorsque je l’avais interviewé, au début des années 2000 : «  On était bien trente dans l’atelier de montage du haut. Chacun avait son poste : assembler les deux plaques du mouvement des réveils, mettre le balancier et la spirale qui faisait l’avance-retard, imprimer le cadran, le fixer au réveil, poser les aiguilles, régler la sonnerie… Le plus délicat était de laisser le jeu adapté permettant aux roues de tourner comme il faut. S’il n’y avait pas assez de jeu, il fallait écarter légèrement les deux plaques du réveil avec une pince. A la fin de la chaîne, il restait à régler l’heure puis poser le réveil monté sur des étagères. Parfois, il y en avait quatre ou cinq cent stockés là. Durant ma carrière, je suis passé à peu près à tous les postes. C’est comme cela qu’on devenait ouvrier spécialisé. J’ai connu celle qui allait devenir ma femme à la chaîne de montage de l’horlogerie. Elle réglait les sonneries. Ça ne s’invente pas ! » Au milieu des années 1950, l’usine s’est délocalisée à une quarantaine de kilomètres d’Arras. Ma mère n’y mit jamais les pieds, elle avait cessé de travailler à la naissance de son fils aîné. Mon père prit le train, deux années durant, pour se rendre à Béthune, avant que l’usine ne ferme définitivement ses portes en 1956. La montre à quartz et le réveil électrique n’allaient pas tarder à inonder le marché. Le monde moderne poursuivait sa course, inexorable. Peut-être avons-nous définitivement perdu le sens de la mesure du temps depuis que l’on ne remonte plus nos montres ni nos réveils et que nos téléphones portables nous donnent l’heure en permanence sous forme de chiffres électroniques qui ont remplacé la lente course des aiguilles tournant autour du cadran ?

Quelle conception du temps avait mon père qui assemblait des réveils à longueur de journée ? Il ne m’en a jamais rien dit, mais toute sa vie durant, je l’ai vu régler sa montre avec cinq minutes d’avance sur l’heure officielle. C’était sa façon à lui d’anticiper sur les événements qui allaient nécessairement lui arriver. Il avait perdu son père à l’âge de dix ans. L’avenir pour lui devait avant tout représenter le risque d’une future catastrophe dont il fallait a minima se prémunir. La SNCF ne fait pas autre chose quand ses grandes horloges, qui trônent au fronton des gares, avancent de quelques minutes. Elle invite les voyageurs à être présents sur le quai avant le départ de leur train. Des millions de voyageurs sont entrés dans cette logique et sont ainsi arrivés à bon port. Dans Le temps où nous chantions (1), Richard Powers développe une tout autre conception du temps : le temps serait un espace courbe. Un père ingénieur en thermodynamique explique à son fils : «  Les temps – passé, présent, futur – sont une illusion bornée. Aucun élément de ce trio impie ne possède d’existence mathématique distincte. Le passé et le futur se trouvent tous deux repliés dans cette fausse piste qu’est le présent.  » et il conclut par : « Le temps est une manière d’empêcher que tout se produise d’un coup. »

Les conceptions du temps selon Richard Powers et selon mon père ont fini par ne plus être si différentes. Mon père a terminé sa vie dans un lit d’hôpital. Notre mère et nous, ses trois enfants, étions à ses côtés lorsque son cœur a cessé de battre. Il fallut alors exactement cinq minutes au médecin du service pour venir constater son décès. C’est ainsi que mon père se mit en conformité avec l’heure officielle telle qu’elle fut inscrite sur son acte de décès. A 15 h 25 minutes, précisément. Le temps, c’est juste une chose après l’autre.

Christian LEJOSNE

(1) Le Cherche Midi, 2006 ; 10/18 en 2008
Ce texte a été publié dans la revue de l’APA La Faute à Rousseau n° 94 d’octobre 2023 qui avait pour thème Le temps


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L'air de rien n°182 - Juste une chose après (...)

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