On l’appelle Francis d’Ulysse

lundi 11 décembre 2023
par  Christian LEJOSNE
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Les mois se suivent et ne se ressemblent pas. En octobre dernier, L’Air de rien fêtait les 70 ans d’un ami. Aujourd’hui, je vous parle de Francis qui vient de nous quitter bien qu’il soit encore tellement présent, tant il a laissé de traces indélébiles en chacun.e de celles et ceux qu’il a rencontré.e.s.

L’homme des extrêmes et des paradoxes
Francis était un très grand lecteur, (jusqu’à 250 livres lus sur une année) mais un petit ’’écriveur’’. « J’ai cessé d’écrire le jour où j’ai compris que je n’égalerai jamais Henry Miller » répétait-t-il quand il me voyait persévérer dans l’écriture. Francis, l’homme des extrêmes et des paradoxes. Dans ses papiers, quelques carnets de listes de livres dont il avait entendu parler à la radio, lu dans un article de journal ou dans un livre et qu’il notait pour les lire un jour... Des citations aussi, écrites à la suite, chaque fois d’une couleur différente. Francis, l’homme qui aimait les couleurs. Le naturiste à la garde-robe la plus fournie en vêtements colorés. Pas d’écrits personnels donc, mais le brouillon de trois lettres pour candidater en tant que juré au Prix du livre Inter. chaque année, France-Inter demande à ses auditeurs d’écrire une lettre de motivation pour faire partie des 24 jurés départageant entre dix romans celui qui deviendra LE livre Inter de l’année. Impossible de savoir si Francis a mené à terme ce projet en postant ces trois lettres. Aucune d’elles n’est datée. La première date du début des années 1990, elle semble ne pas être achevée. La seconde la suit d’un an ou deux ; il en existe deux versions, dont une allant jusqu’à la formule de politesse finale. 2002 est l’année de la troisième lettre parce que Francis cite le nom du président du Jury (Philippe Djan). Peut-être a-t-il eu l’envie de tenter à nouveau sa chance en ré-envoyant la même lettre plus tard : sur le brouillon, le nom de Djan est barré et remplacé par celui d’Alain Bamanckou, qui présida le jury en 2014. Tel était Francis, un personnage mystérieux, pouvant être ultra-bavard en société et capable de vivre seul durant des mois entiers. Un homme dont les sentiments, même les plus simples, demeuraient, la plupart du temps, inaccessibles à ses proches.

N’être qu’un petit fétu de paille
Le plus simple pour parler de Francis, c’est encore de le laisser se présenter lui-même, à travers des extraits de ces trois lettres : « On m’appelle Francis, Francis d’Ulysse. Non, ’’d’Ulysse’’ n’est pas mon patronyme, mais le nom du lieu où j’ai choisi de vivre. Ulysse est un centre de vacances, appartements et camping, un village naturiste dans l’Aude. Bien qu’il soit le plus laid des nombreux lieux naturistes que je connaisse, je m’y considère un peu comme chez moi. Le vent, très violent et très fréquent, l’ensoleillement très très important, l’accès direct à la mer, pouvoir y vivre nu et communiquer en anglais, allemand, espagnol avec les nombreux touristes, habitués du lieu en grande majorité, sont pour moi des éléments extrêmement importants. Éole, dieu du vent, nous gratifie souvent de ses colères ; et celles que l’on préfère ici s’appellent ’’Tramontane’’. C’est l’élément propulseur de toutes nos petites planches à voile qui grâce à lui foncent, virent, virevoltent, sautent, surfent et parfois explosent car dans le ’’funboard’’, ’’l’homo-veliplanchistus’’ reconnaît toujours qu’il n’est qu’un petit fétu de paille et qu’Éole sera toujours le plus fort. Cette humilité est primordiale pour rester vivant. Même si certains jours on se sent parfois grand, beau et fort... ça ne dure jamais. Le soleil, oh oui le soleil. Pour un originaire du Pas-de-Calais qui aime toujours son pays d’origine, le soleil c’est la chaleur sensuelle sur la peau, c’est une vie en majeure partie tournée vers l’extérieur, ce sont des floraisons pratiquement toute l’année, mais c’est surtout une lumière dehors, dedans, partout, souvent. Être naturiste connaître l’autre sans sa couverture sociale, c’est l’accepter tel qu’il est ’’simplement’’. C’est s’adapter à la nature environnante et ne pas essayer de la plier à nos désirs. C’est aussi parfois une utopie : vivre bien. Vivre bien devrait être un pléonasme. Vivre devrait suffire. »

Un désir illimité de comprendre
Dans le seul domaine littéraire, Francis m’a fait découvrir un nombre incalculable d’auteurs. Du polar au roman, de l’essai historique à l’analyse sociologique ou politique. Voilà comment il percevait son rapport à la littérature : « Ce n’est que vers 16-17 ans que j’ai commencé à lire, mais tout de suite Boris Vian m’a passionné au point que j’ai lu tout ce que je pouvais trouver de lui (quitte à dérober les livres si je ne pouvais me les payer, je sais c’est mal). Après un passage par Tolstoï, Dostoïevski et Zola que j’ai abandonné sans pouvoir y revenir depuis à cause d’une certaine forme de malheur incontournable qui me traumatise, j’ai découvert Henry Miller et Jean-Paul Sartre que j’ai dévoré l’un et l’autre, même si à 18 ans j’étais loin de tout comprendre chez Sartre. Avec Henry Miller, j’équilibrai le monde sinistre et cynique décrit par Sartre, par une sorte de rêve bohème où l’argent n’avait pas vraiment de sens, seul comptait l’humain et la beauté des relations. C’était décidé je ne voulais pas devenir adulte, je ne voulais pas rentrer dans le monde du travail, je voulais lire et peut-être écrire à cause des émotions violentes ressenties par les ’’journaux’’ de Miller : ça paraissait si simple !!! Inconscient des conséquences j’ai plongé comme un chercheur d’or dans tout ce qui pouvait m’émouvoir, faire de moi un être complet en quête du doute avec un désir illimité de comprendre. Rezvani, Hesse, Vautrin, Kerouac, Lafargue, Reich, Illich, Camus, Huxley, Orwell, Hemingway, Steinbeck, Queneau. Tous, plus évidemment bien d’autres m’ont amené dans leur univers à la fois magique et réaliste, m’ont transporté, parfois mieux qu’un voyage lointain raté et m’ont permis de toujours grandir sans jamais vraiment devenir adulte car je sais que je ne fais que commencer à découvrir. »

Demeurer plein d’espoir
Depuis 18 mois, Francis était soigné pour une leucémie foudroyante. D’abord une chimio qui n’a pas marché, puis une greffe de moelle osseuse proposée par les médecins car Francis faisant dix ans de moins que son âge, avait une belle énergie et une grande joie de vivre. Le résultat s’étant avéré insuffisant, une nouvelle chimio lui avait été proposée dernièrement. Francis demeurait plein d’espoir. Il m’avait communiqué une liste d’une cinquantaine de livres qu’il souhaitait lire lors de son prochain séjour à l’hôpital. J’en avais commandé une partie qu’il n’a pas eu le temps de lire. Francis, tant que je lirai tes livres, tu seras à mes côtés et je participerai ainsi à ton désir illimité de comprendre...

Christian Lejosne


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