Les sept Nuits de la reine

samedi 27 août 2022
par  Paul MASSON
popularité : 13%

 [1]

Christiane Singer répond par un roman à la demande d’écrire le récit de sa vie.
L’introduction donne une clé de lecture du livre et du titre. « Sans le lyrisme de la nuit, la vie ne prend pas forme… nous ne pouvons affronter le jour que lorsque nous avons la nuit en nous…. »
« Ce qui reste d’une existence, ce sont ces moments absents de tout curriculum vitae. » 

La construction du roman correspond à une autobiographie détachée de tout ce qui occupe nos jours. C’est à dire cette « invisible matière » qui tient ensemble nos vies. « Dieu a donné aux femmes la garde des nuits, trop immenses, trop redoutables pour les hommes. Elles sont plus à même de bercer sans poser de questions ce que la nuit leur donne à bercer : L’inconnaissable. »

Première nuit  : La mère de Livia lui dit, sur son lit de mort, que son père n’est pas son père. Livia l’avait compris des années plus tôt. Elle le savait sans qu’on le lui ait dit. Les choses les plus importantes, les plus intimes ne passent pas forcement par les mots.

Deuxième nuit  : Enfant, Livia reçoit le soir, de Frau Holle, des contes commentés, riches d’enseignements. Elle découvre avec Frau Holle les transmissions transgénérationnelles, elle entend « N’aie d’yeux que pour la fille aux yeux noirs. Elle n’a pas trahi les siens ! La bonne nouvelle de cette histoire c’est qu’il y a des âmes sur terre qui ne trahissent pas. »

Troisième nuit : A 19 ans, Ricardo et la déstabilisation complète d’une histoire d’amour. Un autre inconnaissable. Vivre l’insensé, même s’il porte la douleur.

Quatrième nuit : La naissance d’Aurélio, son fils et la mort d’Andreas son mari, père d’Aurélio. « Je perdis de vue une vérité élémentaire : sa vie n’était pas de ma responsabilité mais de la sienne »
Puis c’est la mort d’Aurélio, encore enfant. La vie, la mort : «  trop immenses, trop redoutables »

Cinquième nuit : « ...La chute des damnés. Un chute qui ne s’écrase nulle part, ne se soulage pas en se fracassant sur quelque fond. »
« J’aurais pu croire que le désespoir total conserve un sens si je n’avais pas vécu sous son emprise abominable, si je n’avais pas été forcée de constater qu’il est la trahison ultime que commettent les vivants contre les morts. »
Peut-être un des textes les plus réussis pour dire l’indicible de la douleur.
« Seule Mia savait d’instinct que toute consolation est une injure dans la virulence du deuil. Elle attendait, elle était présente. C’est tout. »

Sixième nuit : Comment s’arrête la chute des damnés. Magnifique la séquence où l’homme ivre exprime que La femme,- sa femme, hospitalisée depuis en hôpital psychiatrique - est allée déterrer le fils au cimetière… Et la réponse de Livia : Elle a fait ça… Elle est allée jusqu’au bout… la femme… jusqu’au bout.

La septième nuit  : Le temps passe, la vie s’est affinée. Ou est-ce la conscience de la vie ? Je suis sortie de l’amnésie qui me faisait prendre la mort pour de la mort… je découvre à nouveau le délice du sommeil, son éros diffus et délicat….

Une forme littéraire, poétique, onirique, qui nous fait rentrer dans la profondeur du message des nuits. Le rêve et la réalité coexistent, la vie présente renvoie à des vies aujourd’hui disparues. Chemin faisant, l’autrice nous livre des messages. Par exemple «  Souvent je me suis demandé, si cette femme que j’ai tant aimée, ta mère, ne m’avait pas été envoyée par erreur d’aiguillage…. pour m’apprendre le détachement et le renoncement quand moi, fou que j’étais, je m’obstinais à vouloir vivre auprès d’elle l’attachement le plus total. »
le 19 juillet 2022


[1Les sept Nuits de la reine Christiane Singer Le livre de Poche 2002