Les grandes oubliées :

Pourquoi l’Histoire a effacé les femmes
vendredi 1er juillet 2022
par  Paul MASSON
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Un petit tour de force de Titou Lecoq. En un peu plus de 300 pages, restituer l’histoire des femmes avec un angle de lecture particulier : Pourquoi l’Histoire a effacé les femmes.Les grandes oubliées : [1] Titou Lecoq est romancière et essayiste. Dans Les grandes oubliées, elle fait œuvre de journaliste d’investigation dont l’objet d’étude est les ouvrages d’histoire. En 17 épisodes, elle trace la manière dont les femmes ont été représentées et oubliées par les hommes qui ont écrit l’Histoire.

Le livre, bien sûr, présente des femmes dont on a oublié le rôle et le nom, c’est un de ses intérêts. Il nous apprend par exemple, que la plus ancienne trace d’un humain qui disait « je », il y a quarante-trois siècles, est celle d’ Enheduanna, une femme exilée qui rédige deux textes de supplication à la déesse Inanna [2] ( p 59) Mais, de mon point de vue, son premier intérêt concerne l’écriture de l’Histoire et la transmission de la culture. Le livre interroge le contenu de l’histoire qui nous a été enseignée, l’histoire qu’on nous a transmise. Il montre comment nos représentations du monde sont conditionnées et comment se construit la culture dominante.

Le conditionnement des représentations :

La préhistoire connaît l’homme préhistorique, l’homme de Néandertal, l’homme des cavernes ou celui de Cro-Magnon, mais la femme préhistorique a-t-elle existé ? (p 18).
Ce que nous retenons de cette période, c’est que les hommes allaient à la chasse, à l’extérieur, et les femmes, s’occupaient des enfants, entretenaient le foyer, à l’intérieur. Or, la préhistoire concerne 30 000 ans. [3] On peut imaginer que sur 30 millénaires, à travers le monde, il y a eu des structures matriarcales, patriarcales, voire égalitaires. (p 23) Mais au moment où se développe l’étude de la préhistoire, les rôles masculin et féminin sont pensés et codifiés en référence aux sexes (extérieur pour l’homme, intérieur pour la femme). Les préhistoriens ont raconté la préhistoire à partir des représentations du XIXe siècle.

A cette époque, les hommes et les femmes sont perçus comme étant de nature différente du fait de leur sexe. Les hommes sont fait pour les tâches extérieures et les femmes faites pour des travaux intérieures. Cette représentation justifiait les rôles sociaux différents, et les formations spécifiques attribués à chaque sexe. Dans l’antiquité grecque, la femme était perçue de même nature que l’homme, mais comme un homme inachevée. D’où son statut inférieure.

A la fin du Moyen-âge, sous l’influence des clercs (tous des hommes ), la haine des femmes est au cœur de la pensée d’une partie des intellectuels de l’époque. ( p 118) Si les femmes sont davantage tentées par le diable, c’est à cause de leurs penchants lubriques naturels, alors que les hommes, eux, sont capable de se retenir (p 119). Au XIXe siècle, au contraire, le désir sexuel masculin est considéré comme une pulsion normale qui doit être satisfaite. Par contre, le désir chez la femme est considéré comme quasi inexistant.

L’idée communément admise d’une évolution de l’humanité conduisant, avec l’avancée de la civilisation, à une émancipation progressive de la condition féminine, l’auteure la démonte. La condition féminine est passée par des avancées, mais également par des reculs. A partir du XIVe siècle, il y a une régression dans la place laissée aux femmes dans l’organisation sociale. Les béguinages qui étaient une organisation socio-économique, tenue exclusivement par les femmes, sans le contrôle des hommes et de l’Église, [4] sont remis en cause. La chasse aux sorcières et les bûchers se développent au XVIe et XVIIe siècles. Pour les femmes, la Renaissance et le siècle des Lumières, « c’est pire que le Moyen-Age. »

Au Moyen-Age, des reines et chevaleresses exercent le pouvoir. Même si on a, à peu près, perdu la mémoire de ces femmes qui dirigeaient les royaumes francs. La reine Brunehaut a domine les territoires francs pendant près de 40 ans. A un moment, Frédégonde sa rivale exerçait également le pouvoir sur certains territoires. A cette époque, on trouvait des femmes dans tous les corps de métier : trobairitz (troubadours au féminin) jongleresses, ménestrelles... des enlumineuresses, des copistes, des chanoineresses… des artisanes, maréchales-ferrantes, orfaveresseses… certaines étaient bâtisseuses de cathédrales, de châteaux.

L’exclusion des femmes de l’accès au savoir.

Par contre, la cléricature étant interdite aux femmes, les professions qui supposaient des études universitaires les excluaient radicalement, ce qui, de fait, les excluaient des professions judiciaires et des charges et offices de tous niveaux. (p 115) L’exclusion de l’accès au savoir ne s’est pas limité au Moyen-Age.

La disparition des femmes par la loi.

En 1789, les femmes ont autant que les hommes contribué à la Révolution. Mais, le législateur, confie au chef de famille le soin de représenter l’unité familiale. [5] L’homme est le chef de famille. Les femmes  sont des citoyennes sans citoyenneté . (p 183) Le droit civil les exclue au profit d’une resucée du pater familias romain. Le Code Napoléon institue l’incapacité civile de la femme (p192)

La disparition du féminin par le vocabulaire.

La création de l’académie française est pour beaucoup dans l’entreprise de masculinisation du français. On pense avec des mots. [6] S’il n’y a plus de mot, c’est la capacité à se représenter la chose qui disparaît. Autrice, existait. En supprimant le vocable féminin d’auteur, on a carrément rayé des manuels les femmes qui écrivaient. ( p 146) Encore en 2005 on pouvait lire dans le Figaro « Chaussé d’escarpins à talons aiguilles et vêtu d’un coquet tailleur rose, le chancelier allemand à serré la main de Jacques Chirac »

Le livre donne également à voir les résistances des femmes pour la conquête de leurs droits.

Je n’ai pas fait le tour exhaustif des richesses de ce livre, mais si je vous ai donné envie de le lire, je n’ai pas perdu mon temps.

Le 30 juin 2022


[1Pourquoi l’Histoire a effacé les femmes Titiou Lecoq éd L’iconoclaste ( 2021 )

[2Une déesse et non un dieu.

[3La préhistoire, ne se mesure pas en siècles, mais en millénaires.

[4Lire sur ce sujet l’excellent roman d’Aline Kiner La nuit des béguines éd : Liana Lévi piccolo ( 2018)

[5Ce qu’on nomme :  conjugalisme.

[6Un mot, c’est une théorie disait Gaston BACHELARD . Supprimer des mots, c’est diminuer la capacité de penser.


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