La projection des souvenirs

mercredi 6 mars 2024
par  Christian LEJOSNE
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Après trois années, j’ai enfin ouvert la boîte à chaussures que mon frère m’avait passée. A l’intérieur, une quinzaine de petites boîtes en plastique jaune orangé contenant des diapositives de notre jeunesse. On faisait rarement des photos à la maison, mais chaque été, lorsque l’on partait en vacances, on achetait une pellicule de diapositives (le numérique n’existait pas, les smartphones encore moins). Des diapositives que je n’avais pas regardées depuis des dizaines d’années. Des photos que je viens de visionner en espérant renouer avec l’ambiance des vacances familiales de ma jeunesse.

C’était pour la bonne cause
Les premières années, nous prenions le train. A partir du moment où mon père a eu le permis de conduire, nous partions tous les cinq dans la Dauphine blanche. Le coffre à bagages, pas très grand, était situé à l’avant du véhicule. Dans l’habitacle, nous étions entourés de sacs, serrés comme des sardines. On mettait la journée pour arriver à destination, mais cela ne nous gênait pas, c’était pour la bonne cause : nous partions en vacances. Mes parents n’en avaient pris qu’une à deux fois durant les vingt premières années de leur mariage. En consultant le site de l’INSEE, on apprend que seuls 43 % des Français partaient en vacances en 1964 ; ils sont aujourd’hui 73% à partir l’été (et 50 % l’hiver).

C’est nous que je cherche
Je trouvais ridicule, à l’époque, que l’on prenne des photos de nous, considérant que seules les photos de paysages ou de monuments avaient une réelle valeur. Aujourd’hui, je suis déçu de visionner des photos floues ou mal cadrées, montrant des lieux sans âme et sans histoire : ports de plaisance, bateaux, jardins publics, lacs, rivières, bords de mer ou chemins de montagne, églises, monuments, statues. C’est nous que je cherche. Nos corps, les vêtements que l’on portait, nos attitudes, nos visages, nos regards. Nos vies. Elles n’apparaissent qu’avec parcimonie... D’année en année, je ne vois pas de changement chez mes parents. Ils restent les adultes tels que je les voyais à l’époque. Mes frères aussi évoluent peu. Il n’y a guère que moi qui prends chaque année quelques centimètres. J’ai retrouvé une liste de nos lieux de vacances, rédigée par ma mère (je reconnais son écriture sur l’envers d’une enveloppe à fenêtre). Toute la côte Atlantique, descendue progressivement, de la Normandie aux Pyrénées : Cabourg (Calvados, 1966), Carnac (Morbihan, 1967), Saint-Cast (Côtes d’Armor, 1968), Talmont-le-Veillon (Vendée, 1969), Soulac (Gironde, 1970), Mimizan (Landes, 1971), Saint-Pée-sur-Nivelle (Pyrénées Atlantiques, 1972). Puis, un séjour dans le Haut-Rhin, à Munster durant l’été 1973.
J’ai peu de souvenirs de nos vacances. C’est paradoxalement ceux de la première année, à Cabourg, qui sont le plus présent dans ma mémoire. Son jardin public avec un parterre de fleurs et de coquillages représentant un papillon. Mais c’est sans doute davantage les photos projetées après notre retour de vacances dont je me souviens que de ce jardin lui-même. Le souvenir du souvenir, en quelque sorte. Quelques souvenirs me reviennent en mémoire. La montagne de la Rhune (905 mètres) au Pays basque avec mes deux frères. Nos parents étaient restés en bas à nous attendre. Parvenu au sommet, j’étais exténué. Aucun de nous n’ayant d’argent sur lui, on se contenta de regarder, assoiffés, les touristes aux terrasses des cafés qui se désaltéraient, avant de redescendre. Ou encore la fille de mon âge (une quinzaine d’années) qui jouait de la guitare, au camping de Munster. Au retour de vacances, mon ami Will m’avait accompagné en stop chez elle dans la région de Rouen. Toute la nuit, je me suis demandé si je devais aller la rejoindre dans sa chambre, sans oser le faire.

Quelqu’un vous tire par la manche
« C’est une rencontre avec celui qu’on a été, c’est un accès par effraction à notre être intime, à celui qu’on a oublié parce que la vie nous bouscule, nous égare, nous fait nous fuir nous-mêmes. Il y a tellement d’occasions de se perdre. Il y a tellement de raisons de se fermer la porte à soi-même. On prend des habitudes, on se crée un personnage. On est lâche, paresseux, on sauve sa peau. On se dit qu’on sauve sa peau. Qu’on n’a pas le choix. De toute façon, on n’y peut rien, c’est comme ça. C’est la vie. De toute façon, c’est trop tard. On a changé. Et on ne peut plus changer. Et puis voici que quelqu’un vous tire par la manche. C’est vous. Celui que vous étiez, que vous êtes resté, sous le masque » écrit Alain Rémond dans Comme une chanson dans la nuit (1). Mes parents ont continué à voyager sans nous, leurs enfants, jusqu’en 1983, année où ils quittèrent le nord de la France pour aller s’installer en Ardèche. Se considérant en vacances toute l’année, ils ne quittèrent leur maison que pour de courts séjours et ne prirent plus de diapositives (c’étaient nous, les enfants, qui portions l’appareil en bandoulière). Les diapositives de nos vacances, les parents les déménagèrent. Elles furent reléguées dans une boîte à chaussures au fond d’un placard. Celle que mon frère a récupérée lorsqu’on a vidé la maison après le décès de notre mère. Boîte qu’il me donna quelques années plus tard et dont j’ai mis tant de temps à soulever le couvercle. Serait-ce par peur que quelqu’un me tire par la manche ?

Christian LEJOSNE
(1) Seuil, 2003


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