Les mille-et-une facettes de l’amitié

mercredi 4 octobre 2023
par  Christian LEJOSNE
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La première fois que l’on s’est rencontré, c’était au comptoir du Passe-temps, un café de la place de la gare. Dans la poignée de main que l’on échangea, la probabilité d’être un jour des amis était proche du zéro absolu. Pour moi, tu représentais l’exubérance du sud : belles fringues, cheveux bien coupés, gestes appuyés. Ce soir-là, tu parlais affaire. Ça se passait au début des années 90, bien avant internet, mais je n’avais pas besoin de te googleliser pour savoir qui tu étais. Ton portrait, je l’avais vu des dizaines de fois, placardé dans les rues d’Arras sur des affiches du Parti Communiste français. Mes sympathies politiques se situaient à la gauche de la gauche. On n’était décidément pas fait du même métal. Je suis vite allé m’asseoir à une table qu’occupaient mes ’’vrais’’ potes.

Un ami, c’est quelqu’un qui vous ressemble
La deuxième fois, c’était à l’initiative d’un ami commun. Vous aviez l’ambition de monter une association faisant la promotion de la chanson française (de qualité, comme le beurre, ou les pâtes fraîches, si tu préfères). Savoir que tu pouvais applaudir Allain Leprest, te rendit plus sympathique (« Sacré coco ! »). Mais c’est en te voyant évoluer dans cette toute jeune association que mon regard sur toi a véritablement commencé à changer. J’avais navigué dans les milieux gauchistes où, au cours d’interminables réunions, j’étais souvent le seul à prendre des notes. Avec toi, les rencontres étaient cadrées, l’ordre du jour préétabli, l’objectif clair, les comptes rendus systématisés. Tu avais le don de l’organisation collective. On réfléchissait ensemble, on élaborait des stratégies sur l’avenir de l’association. Qu’il s’agisse de chanson ou de pétanque devenait finalement secondaire. C’est la beauté du geste associatif qui comptait.
Un jour, tu m’as présenté tes parents. Je t’ai présenté les miens. Tous deux étaient issus de la classe ouvrière, celle qui bosse pour des haricots ! Un ami, c’est d’abord quelqu’un qui nous ressemble. Une sorte de double qu’on peut, pour une fois, regarder en face.

Pour être amis, il faut être différents
On passait de plus en plus de temps ensemble et loin d’être contraintes, nos rencontres se déroulaient dans une sorte de plaisir partagé où l’humour n’était jamais loin. Tu étais président, tu aimais présenter les artistes que l’on invitait ; je préférais le travail dans l’ombre. Peu à peu, ton dynamisme me gagnait. Moi qui n’avais pas mis un pied devant l’autre depuis des années, j’ai rechaussé mes baskets. Au-delà de l’association de promotion de la chanson, tu me préparais à effectuer une course de fond ! Tu savais joindre l’utile à l’agréable. Nos footings du soir et des dimanches matin chauffaient nos mollets et servaient d’instance préparatoire aux réunions de l’association. C’est ainsi que, furtivement, une amitié s’est tissée entre nous. Après la douche, on dînait de plus en plus souvent ensemble, parfois chez l’un, parfois chez l’autre. Je savourais tes petits légumes cuisinés à l’huile d’olive. En ta présence, j’allumais le barbecue. Ce fut un second point qui nous rapprocha : pour être ami, il faut être complémentaire, donc différent. L’amitié a quelque chose de poreux. Le meilleur de l’un se communique à l’autre.

Un ami nous fait sortir de nous-même
Après ton mandat de président, il fallut te trouver un successeur (tel que le précisait notre constitution). Ça ne pouvait, dès lors, être que moi. J’aimais toujours l’ombre, et tu aimais encore la lumière. Aussi fut-il décidé, entre nous, que tu continuerais à monter sur scène pour présenter les artistes. Être amis, c’est accepter et respecter l’autre tel qu’il est.
Puis un jour, j’ai mis mille kilomètres entre nous. Je suis parti rejoindre les exubérants du sud. La distance aurait pu briser notre relation, ce qui se produisit avec d’autres. Ce ne fut pas le cas avec toi. Tu fus le premier à venir nous rendre visite quelques semaines après notre emménagement. Depuis, dès que l’on se retrouve, ou que l’on échange par téléphone, la conversation reprend là où on l’avait laissée. Comme si l’on s’était quitté la semaine précédente.
Juste avant que le Covid ne mette la planète à l’arrêt, je suis venu à Arras présenter mon dernier livre : un polar qui se déroule sur le marché de Noël. En professionnel de la communication, tu m’ouvris les portes des journaux, magazines et radios du secteur. Tu m’as poussé sous le feu des projecteurs, tandis que toi, tu prenais plaisir à rester dans l’ombre. Car c’est une autre facette de l’amitié : un ami parvient à nous faire sortir de nous-même.
Des amis, je suis parvenu, au cours de ma vie, à en découvrir et à en conserver quelques-uns. Pas des centaines, comme ceux qui s’affichent sur les réseaux sociaux. Non. Juste une poignée... Mais parvenir à tisser une amitié à partir de la quarantaine, je n’ai réussi à le faire qu’avec toi, mon cher Jean-Jacques. Une amitié qui prospère depuis bientôt 30 ans ! Aussi, je forme le vœu, en levant mon verre à tes 70 printemps, de faire fructifier, durant les trente prochaines années, notre sixième sens, qui s’appelle le sens de l’amitié.

Christian LEJOSNE


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