Monsieur le Président,

mercredi 8 février 2023
par  Christian LEJOSNE
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Je vous fais une lettre que vous lirez peut-être, si vous avez le temps. Je viens de lire vos derniers discours sur le projet de réforme des retraites. C’est pas pour vous fâcher, il faut que je vous dise que votre maxime « Travailler plus pour produire plus » est un concept d’une autre époque. Vous qui aimez solliciter des cabinets de consultants avant de prendre une décision (1 milliard d’euros d’argent public en 2021), je vous invite à lire l’analyse que vient de publier la Fondation Jean Jaurès concernant le rapport des Français au travail. Sa lecture ne grèvera pas le budget de l’État, son texte est en accès libre (1).

Cette analyse compare différentes enquêtes réalisées auprès de salariés durant les trente dernières années. Elle montre que la proportion de Français en activité affirmant que la place du travail dans leur vie était « très importante » s’est effondrée en un peu plus de trente ans, passant de 60% en 1990 à 21 % en 2022. Ce n’est pas que les salariés soient devenus des lampistes ou des fainéants ; ceux-ci restent autant attachés au métier qu’ils exercent. Et ce mouvement traverse toutes les couches de la population, les jeunes comme les vieux, et quel que soit le secteur d’activité. Même les personnes employées par la banque d’investissement Goldman Sachs s’en sont fait l’écho : ils ont demandé en 2021 à réduire leurs horaires de travail, jugés insoutenables. Cette évolution se manifeste par un renversement des préférences des salariés. Ils étaient 62 % en 2008 à vouloir travailler plus pour gagner plus. Ils sont aujourd’hui 61 % à être d’accord pour gagner moins afin d’obtenir plus de temps libre. C’est dire à quel point votre projet de réforme des retraites, imposant deux années de travail supplémentaire pour tous, s’inscrit à rebours de leurs intentions. Une option, parmi d’autres, pour répondre à leurs attentes, serait de baisser radicalement le temps de travail (sans baisse de revenu pour les bas salaires) afin que tout le monde puisse travailler, ce qui ferait rentrer suffisamment de cotisations sociales et maintiendrait à flot le système de retraite par répartition. Sans oublier que l’on pourrait taxer davantage les entreprises qui génèrent de très gros profits.

Votre « produire plus » demeure aussi éloigné des aspirations de vos compatriotes. J’en veux pour preuve les recommandations faites par les 150 citoyens de la Convention Citoyenne pour le Climat dont une bonne part de leurs propositions visaient la sobriété dans tous les actes de la société. Malgré votre promesse de « retenir sans filtre leurs propositions », votre gouvernement les a largement édulcorées.

Il est étonnant que vous disiez aujourd’hui : « On ne peut pas faire comme s’il n’y avait pas eu d’élection il y a quelques mois  » alors que vous aviez reconnu, au soir du second tour de l’élection présidentielle, le 24 avril 2022 : « Je sais que nombre de nos compatriotes ont voté pour moi non pour soutenir les idées que je porte, mais pour faire barrage à celles de l’extrême droite. J’ai conscience que ce vote m’oblige pour les années à venir  ». Auriez-vous la mémoire courte ? Ce jour-là, comme des millions de Français, j’ai déposé un bulletin à votre nom dans l’urne. Pas du tout parce que j’avais adopté votre programme (dans un tel cas, j’aurais voté pour vous dès le premier tour), mais bien pour faire obstacle à l’extrême-droite. Si l’on s’en tient aux résultats du premier tour, seuls 27,85 % des suffrages exprimés se sont réunis derrière votre programme, soit un votant sur quatre. Et seulement un électeur sur cinq si l’on s’en tient aux inscrits sur les listes électorales. La majeure partie du pays n’est tout simplement plus en phase avec vos idées, même les retraités, c’est dire ! Sauf le respect que je vous dois, Monsieur le Président, entre vos idées rétrogrades et votre épouse qui souhaite le retour de l’uniforme à l’école, ne serait-ce pas votre camp qui aurait adopté le modèle Amish ? Soyez bon apôtre, Monsieur le Président : remisez cette réforme injuste et injustifiée !

Christian LEJOSNE

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(1) Sur le site de la Fondation Jean Jaurès : https://www.jean-jaures.org/publication/je-taime-moi-non-plus-les-ambivalences-du-nouveau-rapport-au-travail/


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