Parlez-vous chat ?

mardi 1er mars 2022
par  Christian LEJOSNE
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Tel est le titre de l’une des 182 chroniques de Dany Laferrière dans son Journal d’un écrivain en pyjama (1). C’est une question judicieuse à laquelle il ne m’est pas aisé de répondre. Nous vivons avec trois chattes. Et l’on nourrit un matou depuis plus d’un an. Un SDF qui s’est perdu dans le coin et a vite compris que, chez nous, c’est open bar et que l’accueil est chaleureux. Avant que j’installe une chatière électronique (qui ne laisse entrer que nos chattes – ras le bol des pipis de matou !) il arrivait à heures fixes, matin et soir, réglé comme du papier à musique. Il entrait sans bruit et, sans un regard vers nous, se dirigeait vers les gamelles qu’il vidait en prenant son temps. Maintenant, on lui donne à manger dehors. C’est un chat roux au ventre blanc. On l’a baptisé Rousseau (il dort dans le ruisseau).

Chaussettes noires et chats sauvages
Au départ, nos trois chattes étaient sauvages ; elles le sont en partie resté (pas le genre à vous sauter sur les genoux pour se faire caresser la couenne). Toutes les trois sauvages et pourtant différentes. Manouche, avec ses chaussettes noires et ses culottes bouffantes, accepte de se laisser prendre dans les bras... quelques secondes. Caline se contente de s’approcher de nous en faisant le dos rond pour se faire caresser la bosse, et seulement la bosse. Princesse aime qu’on la bichonne à la seule condition qu’elle soit déjà confortablement allongée. L’hiver, nos chattes passent la majeure partie du temps à l’intérieur. Chacune adopte pour un temps un lieu confortable (fauteuil, canapé, chaise, étagère à livres, tapis), où elle dort pendant des heures, de jour comme de nuit, jusqu’au moment où elle décide de changer de place ou qu’une autre vient la lui voler, dans un remake de jeu des chaises musicales. Les livres sur les chats disent qu’ils aiment la stabilité. Nos chattes nous démontrent chaque jour le contraire. Elles changent d’habitude sans raison apparente (du moins sans que l’on ne parvienne à comprendre leurs raisons). Elles changent ainsi de place jusqu’aux beaux jours où elles filent dehors et ne reviennent que pour se sustenter. Là, telles des ados, elles repartent sitôt avalé leur pâtée, laissant derrière elles une myriade de tâches autour de leur assiette. Je sais quand Manouche a envie de manger. Ou quand Caline veut que je lui caresse le dos, l’air de dire : « Tu m’as recueillie, donné à manger, laissé vivre ma vie sans m’obliger à rien. Au début, j’avais peur, je ne connaissais rien à ce qui se passait derrière les murs des maisons. Il m’a fallu du temps, deux longues saisons froides avant que je n’ose m’incruster. Maintenant, j’ai pris le rythme. Chaque jour, je fais mon tour dans le quartier et avant la tombée du jour, je rentre prendre mon repas du soir et passer la nuit au chaud. Dormir dehors l’hiver, ça va un temps. Aujourd’hui, j’ai passé l’âge. J’aime le confort, mais pas trop ! » Je comprends ce qui passe dans la tête de Princesse lorsqu’elle pénètre dans la maison, avançant comme si elle marchait sur un fil, tricotant ses longues pattes à la façon d’un mannequin dans un défilé de mode. Sentant la trace récente du passage de Rousseau, elle se raconte le conte de Boucles d’or et les Trois Ours : « Qui a mangé dans ma gamelle ? Qui a couché dans mon lit ? ». Vous voyez, je parle à peu près couramment chat. Mais sans les moustaches, et certains jours seulement. Il m’arrive parfois d’imaginer que Princesse veut sortir (malgré la chatière, quand nous sommes à la maison, nos chattes préfèrent qu’on leur ouvre la porte). J’ouvre donc la porte donnant sur le jardin. Princesse s’y arrête, puis elle fait demi-tour (avec ce pas de deux caractéristique qui a tout l’air d’une fausse sortie de scène... à moins qu’elle ne se prenne pour Colombo : « Une dernière question, M’sieur... »). Elle se dirige, royale, la queue ondulante comme un serpent hypnotiseur. Sans que je m’en sois rendu compte, j’ai couru emplir une gamelle de pâté au saumon (ça ressemble à l’expérience de Pavlov mais inversée). L’assiette à peine effleurée, la voilà qui se faufile entre les pieds de table et s’en retourne dans le jardin...

Raymond Devos ou Enki Bilal
Manouche, qui pèse ses quatre kilos et a le poil long façon angora, marche avec une légèreté déconcertante. Elle me fait penser au sketch de Raymond Devos lorsqu’il simulait un cosmonaute marchant en apesanteur sur la lune (il accrochait une extrémité de ses bretelles à ses bas de pantalon et avançait avec une incroyable légèreté malgré son poids). Nul bruit ne se produit lorsque Manouche grimpe l’escalier en métal de notre maison ; tout le contraire des autres chattes qui jouent un solo de batterie en montant les marches quatre à quatre. A l’inverse, pour quitter la maison, alors que Princesse et Caline sortent avec prudence, lorgnent à droite à gauche avant de poser une patte à l’extérieur, Manouche sort en trombe comme pour déjouer la vigilance d’un éventuel prédateur.

Ça se passait comme ça quand débarqua une jeune chatte grise à tête triangulaire (façon chat égyptien dessiné par Bilal, c’est pourquoi nous l’avons appelée Isis). Affamée, elle braillait à tue-tête jusqu’à ce qu’on lui donne à manger. N’ayant peur de rien ni de personne, elle allait d’une gamelle à l’autre, grillant la politesse au matou Rousseau qui, dépassé, laissait faire. Jour après jour, Isis continuait à venir dévorer plusieurs fois par jour. Malgré sa maigreur, son ventre débordait sur ses flancs et s’étirait vers le sol. « Elle est enceinte, voilà pourquoi elle est tant affamée » pense-t-on avec l’intention de l’emmener chez le vétérinaire pour la faire stériliser. Mais le jour J, un doute nous assaille : le ventre d’Isis semble moins proéminent. Aurait-elle mis bas durant la nuit ? Si tel est le cas, impossible de laisser les chatons une journée complète sans leur mère... Malgré nos recherches, pas de chatons dans les parages. Peut-être ses petits sont-ils mort-nés ? N’en sachant rien, nous prenons le risque de l’emmener chez la vétérinaire. Deux matins plus tard, Isis débarque avec ses trois petits...

Pendant les différents confinements, les chats ont été notre principale compagnie. On se comprend maintenant à demi-mots. Au contact des chats, nous sommes devenus plus félins et j’ai la prétention de penser qu’à notre contact, nos chattes sont aussi devenues plus humaines. On voudrait parler chat au présent. Encore et toujours. Décrire la délicatesse de Caline offrant son dos à nos caresses. Mais écrire au présent est un rêve modeste et fou : Caline est morte le 8 janvier dernier. Elle s’est fait renverser par une voiture juste devant chez nous.

Christian Lejosne

(1) Grasset, 2013, paru au Livre de poche en 2015


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