Pas pleurer

mercredi 1er septembre 2021
par  Christian LEJOSNE
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Ma mère est morte il y a cinq ans, le 8 septembre 2016. Durant les deux années suivant son décès, j’ai tenu une sorte d’inventaire de tout ce qui me faisait penser à elle. Cette liste parle davantage de moi que d’elle et sans doute serait-il possible, en l’analysant, d’en déduire quelque chose de notre relation, de ce qu’elle m’a transmis, de ce qu’elle représentait pour moi et, surtout, de ce qu’en creux j’ai oublié d’elle, de ce que l’on ne s’est pas dit malgré ses monologues et l’adresse qu’elle mettait à ne pas dire l’essentiel face à ma présence silencieuse.
Comme la crème du lait finit par remonter à la surface, cette liste pour me souvenir, pour sentir la vie qui se perpétue malgré ton absence :

- en débarrassant la table du petit-déjeuner, éviter de poser un couteau en équilibre sur un bol,
- la soupe de légumes faite maison que tu mangeais chaque soir,
- la goutte de collyre mise chaque matin dans ton œil pour soigner ton glaucome,
- malgré ton âge, ta peau douce et claire, lisse comme celle d’un bébé,
- face à un événement triste ou une information désolante, t’entendre dire : « Qu’est-ce qu’on peut faire ? »,
- à la fête organisée pour vos soixante ans de mariage, après avoir reçu vos cadeaux, tes remerciements par ces mots : « je ne sais pas remercier »,
- tes dictionnaires que j’ai récupérés – ils ne quittent pas l’étagère du bureau à côté de laquelle j’écris ; des petits papiers intercalés dans les pages pour t’aider à retrouver un terme précis qui pouvait t’être utile à remplir les grilles de mots croisés : rivières et bassins fluviaux de France, carte des îles des Cyclades, classification des éléments chimiques ; dans les marges, des mots écrits de ta main au crayon de bois ; à la lettre M, une page de ton vieux Larousse, retrouvée au milieu du Petit Robert que je t’avais offert, où figure la définition des mots : MORT, MORVE, MORVEUX, MOSAÏQUE, MOSAÏQUER, MOSAÏSME, MOSAÏSTE, MOSCONADE, MOSCOVITE, MOSELLAN, MOSQUÉE, MOSS, MOT et cela me foudroie de voir réunis sur une même page « mort » et « mot »,
- le petit couteau qui te servait à cuisiner et que tu conservais ensuite à table pour le repas, un verre à vin datant de ton service de mariage qui a survécu aux années, et que j’ai conservés,
- le lilas mauve qui fleurit chaque printemps dans notre jardin dont j’avais rapporté des boutures provenant de chez toi,
- la lecture scrupuleuse de La Voix du Nord, journal auquel tu étais abonnée depuis ton déménagement en Ardèche il y a trente ans et dont tu découpais des articles pour tes trois fils en fonction de leurs centres d’intérêt,
- la série télévisée Un village français qui te plaisait tant et dont tu n’as pu visionner la septième saison, t’empêchant d’en connaître l’ultime dénouement, mais dont tu devais te faire une idée assez précise, toi qui avais vécu la Seconde Guerre mondiale quand tu étais jeune,
- les derniers livres que je t’avais offerts et que tu as lus, principalement des biographies de personnes que tu aimais : Comme un enfant perdu de Renaud Séchan ; Autoportrait de Claude Berri ; Piaf par Simone Bertheaut, sa demi-sœur,
- celui dont tu n’as pu terminer la lecture : Sur le bord de la rivière Piedra je me suis assise et j’ai pleuré de Paolo Coelho ; je n’ai pas retrouvé ton marque-page et n’ai pu savoir à quelle page tu t’es arrêtée de le lire,
- D’autres vies que la mienne d’Emmanuel Carrère que j’aurais aimé que tu lises ; je te l’avais apporté mais ne te l’ai pas laissé, ayant compris qu’il était trop tard, que tu ne lirais plus,
- le manuscrit d’Un fil rouge que je t’avais également apporté ; la page où il est écrit que ce livre t’est dédié que je t’ai montrée alors que tu étais assise dans ton fauteuil roulant, à l’ombre du bâtiment de l’hôpital où tu séjournais, et moi, repartant avec mon document, n’ayant pas le cœur de te laisser un texte, pensant que tu n’aurais pas la force de le lire ; et toi, t’étonnant, quelques jours plus tard, de ne pas le trouver alors que tu te sentais mieux,
- une photo tombée d’un livre pris dans ta bibliothèque, représentant un groupe d’adultes sur le chantier du viaduc de Millau en construction, où l’on te voit, au premier plan, dans ta gabardine violette, et loin derrière, parmi les plus grands des hommes, mon père, cheveux gris au vent, ses lunettes devenues foncées sous l’effet du soleil,
- la vue des chrysanthèmes qui me rappellent qu’en toute occasion, vous en portiez, ton mari et toi, sur les tombes de tous les cimetières dans lesquels un membre de la famille ou un ami reposait ; par quel paradoxe tu décidas de te faire incinérer et que l’on disperse tes cendres afin que tes enfants n’aient ni cimetière où devoir aller, ni tombe à fleurir ; « à quoi ça sert ? » m’avais-tu dit dans un moment de vérité qui me laissa pantois,
- les piles de feuilles de tous formats, coincées derrière ton vieux transistor, qui restèrent là bien après que l’émission n’exista plus, où tu inscrivais en colonnes les chiffres de La valise RTL, jeu radiophonique que tu continuas d’écouter une fois déménagée dans le sud de la France, dont la somme d’argent à gagner augmentait à chaque appel téléphonique lancé au hasard par un animateur de Radio Luxembourg et dont la personne au bout du fil, auditeur supposé, devait déclarer l’exact montant pour s’en voir attribuer le contenu,
- le casque audio que je t’avais acheté la dernière année pour que tu puisses continuer à écouter les infos à la télé sans gêner ta voisine de chambre à l’hôpital tant ta surdité avait empiré et que, dans tes derniers jours, tu n’utilisais plus, couchée dans ton lit en permanence, ce qui ne t’empêchait pas de continuer à t’intéresser à l’actualité, demandant, la veille de ta mort, ce qui se passait d’important dans le monde,
- ton tube de dentifrice que j’ai récupéré et dont je me sers avec parcimonie pour qu’il dure le plus longtemps possible... comme si je parvenais ainsi à prolonger ta vie,
- l’huile essentielle de Gaulthérie dont mon médecin m’a incité à me badigeonner l’épaule ; immédiatement son parfum me fait penser à toi qui t’en servais quotidiennement en massage pour soulager ton arthrose,
- ton inflexible attente des premiers jours de janvier lorsque les jours commencent à rallonger ; bien que l’on entre à peine dans l’hiver, ce retournement était pour toi le signe annonciateur des beaux jours qui reviennent,
- je raccompagne systématiquement à la porte de notre domicile les personnes venues nous rendre visite ; j’ai pris conscience que ce geste me venait de toi ; tu accompagnais jusqu’à à la porte tes visiteurs, tu les regardais s’éloigner, la plupart du temps à pied, à l’époque ; ce geste tu le faisais également pour nous, pour ton mari et tes enfants ; pour moi, c’était un gage de sécurité ; nous partions à pied pour aller à l’école, au lycée, au travail ; toi, tu restais à la maison, comme un phare dans la nuit, tu étais l’immobilité rassurante, la garantie que je te retrouverais présente à mon retour et cela me donnait, enfant, le courage d’affronter l’inconnu,
- pour aller chez le notaire pour ta ’’succession’’, j’ai mis un pull chaud – le thermomètre est descendu au-dessous zéro –, un pull noir en laine, le dernier que tu m’aies tricoté il y a plus de trente ans, relégué pendant de longues années au fond d’un placard, un pull que j’ai ressorti, il y a un an ou deux et que j’aime porter dans les moments de grands froids ; bien qu’il fasse chaud dans le bureau du notaire nous lisant longuement l’acte, je l’ai conservé durant toute la séance,
- aujourd’hui c’est mon anniversaire ; pour la première fois de ma vie, je ne recevrai pas de carte signée « Mamie » ; sur l’une de ces cartes fleuries que je conserve depuis quelques années, en prévision de l’inéluctable, tu écris : « Cher Christian, un an de plus mais un an de moins à travailler, c’est ce qui compte » ; tes cartes me manquent,
- cette nuit j’ai rêvé de toi : nous buvions un café avant que tu m’accompagnes visiter un appartement ; c’est peu mais suffisant pour qu’à mon réveil ta présence bienveillante m’irrigue longtemps,
- relisant La cache de Christophe Boltanski, je découvre, en haut à gauche de la page 254, une inscription de ton écriture tremblée où je crois déchiffrer : « Chantal, le 23 » ; ce livre, je te l’avais prêté il y a un an presque jour pour jour ; ton gribouillis, comme un énigmatique message de toi reçu à un an de distance,
- lors de ton anniversaire que je supposais être le dernier, j’avais voulu t’écrire tout ce que je n’avais jamais pu te dire ; une lettre d’amour, la seule que je t’ai jamais écrite, tu la lisais il y a tout juste un an, assise devant l’hôpital où tu étais soignée, ta santé, ton moral déclinaient, tu commençais à espérer et à redouter la fin que tu sentais proche – il te restait trois mois à vivre – trois mois qui te permirent de dire, en confidence à chacun, que tu étais triste de le quitter mais que tu en avais assez de la vie ; une dernière fois, la vie te combla en accédant à ta volonté : partir, vite,
- tu n’avais plus d’existence corporelle, aujourd’hui tu n’as plus d’existence formelle ; avec mes frères, j’ai signé l’acte de vente de ta maison, reléguant ton nom en tant qu’ancienne propriétaire d’une maison sise à Lablachère, commune d’Ardèche, maison qui ne t’appartient plus ; d’autres que toi l’habitent et la rénovent – je pense que tu aurais été heureuse qu’un jeune couple avec deux petites filles y résident, dorment dans ta chambre, mangent dans ta cuisine, s’amusent dans le salon (l’histoire inversée des 3 petits cochons) ; de toi, ne restent que des souvenirs, quelques photos, quelques objets sauvés du déménagement de ta maison et finalement la seule transmission qui vaille : l’amour qui coule dans nos veines,
- je suis allé un peu vite en besogne en écrivant que tu n’avais plus d’existence formelle : quelle n’a pas été ma surprise de voir inscrit ton nom sur la liste des clients ayant rendez-vous, dans le hall d’entrée de l’assureur chez qui j’allais pour clore ton dossier,
- soir de 15 août, nous observons le ciel étoilé, assis dans nos transats ; lorsque l’on voit une étoile filante, il est de coutume de formuler un vœu – qu’en principe on ne dit à personne – mais à toi je peux le dire : « là où tu es, sois heureuse » ; à peine formulé ce vœu, mes yeux perçoivent une autre étoile filante... de là où tu es, tu me fais signe ; je ne dirai pas mon second vœu, certain que tu le sais déjà
- en ajoutant les références d’un livre dans un tableau excel où je liste les livres que j’ai lus, dans la colonne origine, voulant saisir le mot Médiathèque, je tape la lettre M sur le clavier ; sur l’écran s’écrit « Maman » ; en cherchant les livres provenant de chez toi que j’ai lus, je n’en trouve étonnamment qu’un : Pas pleurer de Lydie Salvayre qui relate la jeunesse de sa mère durant la guerre d’Espagne,
- ce matin je suis allé chercher, dans le garage (où elle était stockée depuis que l’on a vidé ta maison) la chaise que je t’avais achetée pour que tu sois mieux installée à la table de cuisine – une chaise avec deux accoudoirs pour que tu puisses te relever –, je l’ai installée dans mon bureau face à l’ordinateur où je tape ce texte avec la nette sensation que nos échanges en seront facilités.

Deux ans, c’est le temps qu’il m’a fallu pour digérer son absence, égrainer ces souvenirs et « les mettre en sûreté dans ces lignes (1) ». Et trois années de plus pour parvenir à vous les faire lire.

Christian Lejosne

(1) Lydie Salvayre, Pas pleurer, Seuil, 2014

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