Visite sommaire

mercredi 10 septembre 2008
par  Christian LEJOSNE
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Nul ne saurait ce qu’il ferait là mais se laisserait mener par le bout du nez.

La visite commencerait par le rez-de-chaussée.

Le salon est une grande pièce spacieuse dont les grandes baies vitrées laissent entrer le jour. Trois canapés colorés forment un carré non fermé … On imagine aisément les paroles enflammées, les propos affirmatifs, les discours péremptoires absorbés dans l’épais velours de ces fauteuils confortables. Qu’il soit question d’ultramoderne entreprise, de dérèglement climatique, de politique intérieure ou internationale, chaque canapé conserve l’empreinte des propos affirmatifs comme autant de petits cailloux blancs posés là en réponse à la peur du vide. Il arriva même que quelques malades chroniques soient allés jusqu’à dire « Voter pour moi ». Tout un programme, ces longues soirées arrosées – certains coussins en portent encore la trace, blessés qu’il furent de vivre cette irrésistible fracture entre le discours de ceux qui s’asseyaient sur eux et la manière dont ils les maltraitèrent. Les objets ne peuvent cependant rien contre l’oubli et l’hypocrisie dans lesquels leurs possesseurs les enferment.

La salle à manger est la pièce où sont partagés les repas, intenses moments d’échanges sur la vie telle qu’elle va. En entrant – attention à la marche – l’œil est de suite attiré par une grande table en bois importé d’Outre-mer. Robuste, elle est située au centre de la pièce et entourée d’une pléiade de chaises. Comme un phare dans la nuit, toutes les discussions convergent vers elle. A mi-voix des mots gentils et simples y sont prononcés ; d’autres fois, y’a rien qui s’passe ! Il arrive que ça hurle et que ça morde ; après vient le silence dont seule la stratégie des petits pas peut venir à bout. La maison offre le couvert ; en contrepartie, les artistes improvisent. Chaque jour c’est le même spectacle ; chaque jour pourtant, rien n’est tout à fait comme à l’habitude. Depuis de nombreuses années, le chant des possibles se joue à guichet fermé.

La cuisine symbolise l’église intérieure. Elle est le centre de la vie, là où l’énergie vitale se renouvelle. Ici, la concordance des temps joue à fond : un savant mélange d’ancien et de moderne. Vieux meubles à tiroirs, plans de travail en bois massif, plaques d’aluminium sur les murs. Facilité d’entretien, rapidité d’exécution, efficacité des tâches accomplies, tels sont les objectifs recherchés dans sa conception, sans cesse améliorée, régulièrement remise en question. Sa dernière rénovation ne date-t-elle pas de 2005, année du changement ? Des étagères permettent d’accéder aux ingrédients courants : oignons, échalotes, tomates, ail, pots d’épices en tous genres, boîtes de conserve, bouteilles d’huile, de vinaigre. de vin. Quelques livres de recettes, savamment choisis, proposent des mets succulents, issus de tous les recoins du monde, en une sorte de livre commun du bonheur, partout partagé et battant en rythme le tambour du souvenir gustatif de l’humanité. Sur la porte du réfrigérateur, une affiche est collée : elle montre un visage reflété dans un miroir. Le dessin est troublant car il est impossible de savoir lequel est le visage, lequel est le reflet du visage. Sous le dessin, un titre énigmatique est écrit en lettres majuscules « JUSQU’AU BOUT, PARLE AVEC LUI ».

Dans la cave, un ensemble de soupiraux crée un appel d’air qui ventile le lieu en permanence, évitant que l’humidité ne s’installe. Tentative d’inventaire. Un vieux vélo dont manque la chaîne, des outils dépareillés, des chaises de jardin, un vieux pick-up des années soixante, une petite table vermoulue. De vieux cartons empilés contre un mur. Au sommet, une cage à oiseaux aux barreaux rouillés au fond encore couvert du sable préservant des déjections des volatiles. Un passeur de passion a fermé une grosse boîte en bois avec un élastique découpé dans la chambre à air d’un vieux pneu. Le timbré de la vignette y a entassé toute sa collection jamais classée : des timbres de soixante douze pays, dont dix huit n’existent plus. Dans un autre carton, sont entassées des photos jaunies. Sur l’une, un jeune garçon est assis sur le sable fin d’une plage du nord. Sur une autre, un groupe pose, enfants et adultes indifféremment mélangés. Prise au hasard, une autre photo montre, comme un passeur de l’autre monde, un jeune homme qui nous a quitté depuis bien longtemps et a vécu fort vieux. Ses yeux regardent complaisamment l’objectif. Ils semblent dire « on vaut plus que ce que l’on croit » à moins qu’ils ne demandent « que sont nos rêves devenus ? ». Il est troublant avec ce regard si loin, si proche. Sa vie peut-elle se résumer à cet instantané, si précis fut-il ?

Un escalier en colimaçon permet d’accéder à l’étage. Il relie différents niveaux : haut/bas mais aussi sans que l’on n’y prenne garde passé/présent. Montant en spirale, on se retrouve périodiquement dans le même secteur du cercle de base, celui où l’on dit « bon anniversaire ! ». Celui où l’on souhaite, sans y croire véritablement, le bonheur tout à l’heure. Celui qui sonne parfois aussi l’heure du bilan. On s’élève et on surplombe mais l’on y voit alors d’autres paysages. On croit parfois être au cœur de la toile (Internet et moi en quelque sorte). On voudrait écrire sur le fil et l’on soupçonne que la vie est un puzzle dont il manquerait toujours quelques pièces fondamentales.

A l’étage, la bibliothèque est le lieu qui alimente la glande à bonheur ; elle se doit d’être accueillante et protectrice. C’est une pièce au sol en parquet de chêne en bâtons rompus. Une gravure non signée, intitulée « J’écris au bras du temps » est accrochée sur un mur nu peint en blanc cassé. Elle représente un personnage assis, vu de dos. Il tient entre ses doigts une canne minuscule dont une extrémité repose sur une feuille de papier jaunie, posée sur une table, devant lui. Du sol au plafond, de grandes étagères couvrent un autre mur. Des livres sont classés par genre et par époque d’acquisition. Ici à gauche, des romans. En haut, des polars – ces braquages en série noire aux couvertures explicites, la plupart jaune et noire. A droite, des essais, des livres de sciences sociales, de médecine… Examiner le classement de ces ouvrages relèverait d’une forme d’archéologie littéraire : peu à peu se dessinerait le profil du propriétaire des lieux. Ici l’ombre règne. Les livres ne s’entendent guère avec la lumière crue. Près de la seule fenêtre de la pièce mais lui tournant le dos, est installée une chauffeuse en vieux cuir. A ses pieds, est posé sur un épais tapis persan un tome des œuvres complètes de Victor Hugo, ouvert sur un poème dont deux vers sont soulignés au crayon : « Vous ne les avez pas guidés, pris par la main / Et renseignés sur l’ombre et le vrai chemin ». Dans la marge, une écriture fine précise : « Comme les communards, écris ton histoire toi-même ! ».

Le bureau est le lieu le plus calme, la plage blanche de la maison. Propice à l’expression des empreintes du moi, il en est le sanctuaire, l’endroit où même des êtres limités retrouvent confiance en eux en créant des textes neufs, des nouvelles de l’espace-temps. Il est le réceptacle d’un inventaire instantané de la créativité humaine, là où l’on trempe sa plume dans la sauge bleutée de nos encriers du passé. Un homme est occupé à taper un texte sur un ordinateur. A ce moment de la visite, nous en sommes au même point que lui. Sur l’écran, un texte intitulé « Visite sommaire » est en cours d’écriture. Avec deux doigts, l’homme au regard perdu tape les touches du clavier et le texte s’affiche simultanément sur l’écran : « Ecrire c’est bâtir une maison, brique à brique, pièce après pièce. Cela fait cinq ans que cela a commencé. Aujourd’hui, ça serait un texte reprenant les titres des quarante neuf précédentes chroniques déjà publiées (1), réparties selon sept chapitres distincts. Ces sept chapitres décriraient sept pièces d’une maison correspondant à sept thèmes évoqués au long de ces chroniques. Le salon serait le lieu où l’on parlerait du monde, de la société ; c’est dans la bibliothèque que seraient conservés les livres que l’on a lus ; dans la salle à manger que serait évoqué le présent ; à la cave que l’on aurait conservé des souvenirs – la cave étant également un lieu de fondations ; la cuisine serait le lieu où seraient expérimentés les mets qui nourrissent, qui donnent vie ; les textes plus littéraires auraient été écrits dans le bureau ; quant à l’escalier, il symboliserait le va-et-vient entre la vie et l’écriture, l’une s’enroulant sur l’autre, la nourrissant, lui donnant corps. »

A ce moment précis, l’homme lèverait les yeux de l’écran et s’étirerait. Puis, il sortirait du bureau, descendrait l’escalier en colimaçon, et se trouverait face à la porte d’une pièce qui n’a pas été décrite ici. Sa main agripperait la froide poignée en porcelaine qu’il tournerait dans le sens des aiguilles d’une montre. Une fois la porte grande ouverte, nous le verrions lentement s’éloigner …

Christian LEJOSNE

(1) En cliquant à l’écran sur chaque titre surligné, vous accédez à la chronique lui correspondant


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