Parle avec lui

vendredi 2 mars 2007
par  Christian LEJOSNE
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L’autre nuit, j’ai fait un rêve … puis je l’ai oublié. Le lendemain, nous sommes allés à la plage. En voyant les galets sur le sable, j’ai pensé qu’ils étaient comme les hommes, si semblables entre eux et pourtant si différents. J’ai écrit le texte suivant :

Regardez les galets sur la plage. Ils nous ressemblent. A première vue, tous identiques : arrondis, lisses, posés ça et là comme au hasard. A y regarder de plus près, chacun pourtant est unique, différent de tous les autres. Par sa taille, sa forme, sa couleur, sa texture, ses marbrures, son emplacement. Aucun n’est tout à fait le même parmi les milliards de galets de toutes les plages du monde. Pourtant, tous ont la même origine : les entrailles de la terre en furie il y a quelques millions d’années. Chacun ensuite a connu sa propre histoire, a vécu son propre parcours, repérable par son usure particulière qui retrace son adaptation au temps, aux intempéries, aux difficultés et aux petits bonheurs de la vie sur terre. Et c’est cette capacité d’adaptation à l’érosion qui forge l’unicité de chacun, sa spécificité. Nous sommes les galets de la plage, modelés par notre histoire unique et en même temps par l’universelle histoire de la vie.

C’est seulement plus tard que le souvenir de mon rêve m’est revenu. J’y voyais un galet ayant la forme d’un œuf, coupé en deux parties égales dans le sens de la longueur. « Il fallait » poncer chaque surface interne de ce galet pour la rendre lisse et belle. Je savais déjà que le rêve est un des langages utilisé par l’inconscient pour faire revenir à la conscience des informations enfouies et, comme le dit Jung, traduire ce qui est acceptable d’être perçu par le conscient. Je sentais bien que ce rêve bref et énigmatique devait avoir un sens profond. Je l’interprétais comme ayant trait à mes propres fondements (l’aspect dur et solide d’un galet) et à mon enfance (la forme d’œuf symbolisant l’origine de la vie). Puis, une explication complémentaire m’est apparue : ce galet coupé en deux parties égales représentait un sumbolon. Sumbolon est un mot grec qui veut dire « objet partagé en deux moitiés, ce qui permettait aux personnes en possédant chacune un morceau de se reconnaître » (1). Je me souviens avoir utilisé cette technique il y a une dizaine d’années. J’étais dans un café avec un ami. Au moment de partir, chacun voulait payer l’addition. Pour rire et régler le problème, j’ai déchiré en deux le billet de 20 francs que mon ami avait posé sur la table. Je lui en ai donné un morceau et j’ai mis l’autre moitié dans mon portefeuille où je le conserve encore.
Le mot grec sumbolon a donné en français symbole, qui signifie signe de reconnaissance et correspond à une réalité abstraite qui nécessite une capacité d’abstraction chez l’être humain afin de pouvoir être interprété. « Le symbole renvoie toujours à une autre réalité que lui-même en permettant d’élargir le sens et en offrant le dépassement du cadre de ce qui est montré ou relaté. Ainsi, le symbole apparaît comme mystérieux ou énigmatique, impliquant une attitude de réflexion et de recherche sur des pistes différentes et multiples. » Ainsi donc, mon rêve m’incitait à lui trouver d’autres explications complémentaires. Qui me sont venues successivement à l’esprit.
Une nouvelle explication m’est venue quand mon regard a croisé la couverture d’un livre que je venais de lire avec beaucoup de plaisir. Un roman de Carme Riera qui s’intitule La moitié de l’âme (3). C’est l’histoire d’une romancière espagnole d’une cinquantaine d’années qui part à la recherche de son passé et cherche les causes de la mort de sa mère, quand elle-même avait dix ans. Comme dans une démarche thérapeutique, elle revisite son enfance et la vie qu’ont menée ses parents. Le galet en forme d’œuf de mon rêve pouvait représenter le noyau sain d’un être, autrement dit d’une âme … coupée en deux moitiés. Le titre du livre que je venais de lire.

Enfin, m’est revenu en mémoire un extrait d’un livre de Jacques Salomé (4) qui dit ceci à propos de l’inconscient : « J’en vins à découvrir que si j’entretenais une relation avec moi-même j’en entretenais donc une avec mon inconscient. Je réalisai de ce fait que, chaque relation ayant deux extrémités, si mon inconscient pouvait effectivement me parler, s’adresser à moi avec ses trois langages favoris (rêve, lapsus, actes manqués), je pouvais tout aussi bien m’adresser à lui, donc lui parler, lui envoyer des messages avec les trois langages qui m’appartiennent et qui sont à la disposition de chaque être humain : le langage poétique, les contes et la création artistique, à l’intérieur de laquelle je classe la symbolisation – dans le sens de pouvoir recourir à des actes symboliques personnels et volontaires. » Mon rêve semble me dire que cette idée est vraie. Mon inconscient semble me dire, à travers le langage du rêve, qu’il accepte le langage symbolique et le langage poétique. Comme s’il me disait : « Parle avec moi, je cause symbole couramment. Je te donne la moitié d’un objet et chaque fois que l’on voudra communiquer, il suffira que l’on se montre la moitié en notre possession ». Et il m’en donne la preuve en me faisant écrire ce texte sur les galets, le lendemain de mon rêve, alors que celui-ci était provisoirement effacé de ma mémoire.

Christian LEJOSNE

(1) Petit Robert 2006
(2) Carole Sédillot - ABC de la psychologie Jungienne Edition Grancher 2003 p. 277-278
(3) Seuil 2006 : un livre inclassable, à la fois enquête policière, quête de sens, regard historique sur l’Espagne franquiste et celle qui lui a succédé.
(4) Le courage d’être soi – Les éditions du relié 1999 p. 123-124


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