Nouvelles de l’espace temps

mercredi 7 mars 2007
par  Christian LEJOSNE
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L ’air du temps a un an avec la sortie de cette dixième édition. Qui aurait parié un kopek sur la durabilité de cette chronique son lancement en décembre 2003 ? Même son auteur avait des doutes, c’est vous dire. L’air de rien, elle est passée d’une tentative de regard sur le monde un essai de partage de mon petit monde intérieur, mes états d’âme, mes errements, mes questions, mes découvertes du moment : une sorte de chronique du temps qui passe.

Le plus déconcertant reste pour moi que mes monologues plus ou moins mensuels aient suscité d’abondantes réactions qui ne se tarissent pas de numéro en numéro de la part de la centaine de lecteurs (ou tout au moins de destinataires). Mathématiquement, vous avez tous répondu au moins une fois sur l’année (123 courriers ou courriels). Ecrire inciterait donc à l’écriture, tout autant pour l’auteur lui-même que pour ses lecteurs. La bonne aubaine !

Rédiger cette chronique m’a obligé dernièrement à aller voir plus loin du côté de l’écriture, en franchissant le pas de la démarche collective en atelier d’écriture (1). Je n’en ai aujourd’hui qu’une vision fort restreinte puisque mon expérience se limite à quatre séances. Premières remarques toutes provisoires.

Ecrire en atelier, c’est écrire sous contrainte avec des consignes fortes. Paradoxalement, ces contraintes libèrent l’imaginaire et permettent d’accéder à des formes d’écriture et des sujets qui m’étaient jusque là étrangers. Lors de la première séance, il s’agissait d’écrire dans l’excès. Voici un extrait du texte que j’avais rédigé puis lu devant le groupe que je rencontrais pour la première fois, tout étonné moi-même de mon cynisme, fraîchement découvert :

« Quand arrive le soir, que la nuit tombe, que les lumières s’allument dans chaque logement. A l’heure où l’on s’assoit autour du repas familial et que la chaleur du foyer se fait sentir dans la moindre parcelle de nos corps. Ils sont quelques uns à quitter la vie de leurs proches.
A partir de vingt heures, on les voit arriver et s’asseoir au fond de l’atelier. Ils sortent leurs papiers, affûtent leurs crayons et s’échinent à noircir leurs feuilles blanches de tissus d’inepties qui ne feraient même pas rire les ânes. Penchés sur leur triste besogne, ils grattent leur papier, risquent un mot, une phrase, vite raturée, vite recouverte d’une autre idée, à son tour annulée, rejetée, abîmée. Longtemps, ils restent là, silencieux, affairés. Chacun rentre dans lui comme les œufs dans leur coquille. Totalement absorbés par leur vide intérieur, ils tentent, à grands coups de gribouillis et de ratures, de rendre explicite l’immensité de leur ignorance. Emprisonnés dans leurs têtes, murés dans leurs manies du verbe, fébriles comme des enfants rachitiques, ils tentent désespérément de transcrire le peu de vie qui coule en eux. Et les heures défilent, et leur morne occupation se prolonge. Chacun pour soi. Chacun en soi, dans son désert immense.
Tard dans la nuit, quand la ville dort, ils s’en retournent enfin chez eux, le dos voûté, la tête plus vide qu’à leur arrivée, quelques feuilles salies pliées au fond de leurs poches vides.
Alors, moi qui suis le gardien de ce triste atelier, je peux enfin me détendre et respirer la vie, au plus profond de moi. »

Ecrire en atelier, c’est également profiter de l’élan collectif d’un groupe d’individus avançant en même temps dans un même lieu. Chacun isolément dans son écriture mais chacun cherchant au travers de ces écrits à communiquer avec ses semblables. Une solitude de l’écriture qui permette la communion sans le rassemblement. Le thème qui a été développé sur les trois dernières séances contribue d’ailleurs fortement à cette sensation : écrire sur les intensités vécues ou créées dans son corps. Créer un corps expérimental, observer et noter ce que l’on observe étaient les consignes. Exemple d’observation :

« Inspirer. Expirer. Inspirer. Expirer. Inspirer. Expirer. Mécaniquement mes poumons-accordéons sifflent leurs notes graves. Inspirer. Expirer. Inspirer. J’enfle de l’en dedans, je me gonfle d’air. Je bois mon petit lait d’oxygène qui m’hydrate et me nourrit, me souffle la vie au fond des poumons, au fond de mon ventre qui enfle aussi, poussé vers le bas par la pression qui descend de ma cage thoracique. Flux. Reflux. Flux. Reflux. Vagues de vie qui viennent mourir en moi. Toujours les mêmes, arrêtant leur course toujours au même endroit puis refluant, quittant progressivement mon corps. Inspirer. Expirer. Inspirer. Expirer. Et tout à coup, tout bloquer. Se fermer du dedans. Ne plus rien laisser entrer. Se calfeutrer. Se suffire. Et tenir. Tenir. Tenir tant que l’on peut. Une minute, l’éternité qui s’ouvre. Les yeux qui pulsent d’étincelles. La douleur qui brûle les poumons réclamant leur dû. Tenir. Tenir encore. Combien de temps ? Qu’importe. C’est long l’éternité de l’instant. Repousser encore et toujours le moment de la faillite, de la chute, le moment où l’on cède, où la vie reprend le dessus. Et puis lâchement, laisser à nouveau entrer l’air. Ca gonfle. Ca bât de partout. Ca crie. Ca hurle. C’est la grand’ voile qu’on hisse. »

L’effet groupe, c’est enfin pouvoir lire sa production aux autres puis échanger sur le comment de l’écriture. Ainsi, sans que l’on ne se connaisse au préalable, chacun se laisse progressivement découvrir aux autres. Les relations sont très rapidement fortes, sans que les barrières sociales habituelles ne viennent parasiter les échanges. Personne ne sait rien de qui fait quoi dans la vie. Bien que le groupe soit très hétérogène (en âge, en sexe et en catégories sociales) de riches échanges ont lieu sur la manière d’écrire. Pour le dire autrement, écrire est un moyen de devenir d’avantage soi-même. Et lors des réflexions finales sur le « comment j’ai écrit aujourd’hui », ça n’est pas toujours celui qui semble le plus instruit qui apporte les propos les plus éclairants.

Pour terminer, je vous invite à un voyage intensif, au sens de rentrer en soi, de se refermer au monde en tentant d’accéder à l’inaccessible pays où le corps, le temps et l’espace n’existent pas :

« Tenter de ralentir le rythme comme on reprend son souffle après une longue et éreintante course, comme on reprend la marche après avoir longtemps couru. Difficile exercice de ralentissement. La jambe qui avance plus vite que le corps. Le cœur qui bat trop vite et compte les secondes. Le souffle court qui n’en peut mais. La gorge sèche. Le pouls tendu. Le corps tordu qu’il faut tenter de détendre, de calmer, d’étendre. Peu à peu. Pas à pas. Vague à vague. Ralentir les pensées, écarter les idées comme on évite un meuble lorsque l’on a trop bu et que le corps s’échappe et qu’il ne répond plus. Mettre des cendres froides sur le feu des neurones. Etouffer toute envie, tout désir. Calmer la vie en soi. Se rapprocher de l’enfant qui sommeille. Eteindre les bruits comme on ferme les yeux d’un mort. Se recroqueviller en soi dans son dernier rempart. Fermer les portes, boucher les orifices. Serrer les fesses. Se taire et se tarir. Se dessécher. S’assoiffer d’indicible. Se racrapoter et taire même le silence de la nuit. Se fermer du dedans au ralenti de l’instant. Goûter à l’immobilité des mots que l’on ne dira plus. Se concentrer. Se centrer. Et diminuer. Réduire. Casserole d’eau qui s’évapore doucement sur le feu ; à la différence que là, l’évaporation se dissout du dedans. Se perdre dans le néant. N’être qu’un être perdu dans son être qui n’est plus. Naître à la nuit immobile. Etre la nuit elle-même, sans lune, sans fard. Eternelle. Ephémère. N’être qu’éther. Bulle d’air dissoute. Simple trace. Espace. Entre deux. Entre. Antre. Petit grain de poussière dans la lumière noire du néant… formant comme un point d’interrogation. »

Christian LEJOSNE

(1) Atelier d’écriture organisé par la Boutique d’écriture de Montpellier (Peuple & Culture) : boutiq-ecr@ifrance.com Atelier du lundi encadré par Jean Paul MICHALLET. Celui du jeudi est encadré par Hervé PIEKARSKI.


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