Ultra-moderne entreprise

mardi 6 mars 2007
par  Christian LEJOSNE
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Ca devait arriver. Cette chronique, je devais l’écrire. Ca faisait un moment que ça me démangeait. Mais je me disais que ça n’était pas un sujet assez positif, que ça ne correspondait pas au cadre qui s’est peu à peu imposé à « l’air du temps ». Bref, je repoussais le moment de l’écrire. Et comme il se doit, le hasard m’a rattrapé… d’une façon bien farfelue. Mon chien était énervé. Ca lui arrive souvent le soir. Il a son quart d’heure de délire. Il met l’appartement sans dessus dessous. Là , c’était vendredi dernier (1) vers vingt heures quinze. Pour tenter de le calmer, j’ai dirigé la télécommande de la télévision vers lui et j’ai appuyé sur un bouton. Ce truc-là parvient bien à éteindre ma télé, peut-être stopperait-il les délires de mon chien ? En fait, ce qui a suivi a généré une série de réactions en chaîne qui aboutit, au final, à ce que vous lisez actuellement…

Si je reprends le fil : j’appuie sur un bouton de la télécommande pour tenter de stopper la « folie » passagère de mon chien – geste fou en lui-même, j’en conviens. Illico, j’entends la voix de Claire Chazal annonçant le prochain reportage du vingt heures de TF1 : la visite d’une entreprise parisienne vraiment moderne, qui propose à ses cadres tout un arsenal d’activités et de services sur leur lieu de travail pour faire baisser le stress. J’en oublie immédiatement mon chien. Mes yeux se fixent sur l’écran où apparaissent quelques hommes faisant de la musculation puis des jeunes femmes alignées dans une salle de sports, en plein exercice de gymnastique, tandis qu’une voix off nous informe que l’on est au cœur de la Capitale dans les locaux ultra modernes d’une entreprise du même métal qui pratique un art tout droit venu de Scandinavie : celui de vouloir le bien de ses salariés, particulièrement des cadres fortement soumis au stress de la vie actuelle. L’image glisse vers une table de massage où une femme à demi nue se fait caresser le dos par des mains expertes. Puis, on nous montre une manucure vernissant les ongles d’une jeune salariée. Enfin, on voit une employée chargée de régler les problèmes administratifs du personnel. Le reportage se termine par l’interview d’une jeune femme répondant entre deux portes – visiblement pressée de retourner à son poste de travail – qui déclare que ça dé-stresse vraiment d’avoir tout ce dispositif à disposition dans l’entreprise. Claire Chazal a déjà repris possession de l’écran que je suis encore dans cette salle de gym, les neurones en effervescence. Me revient en mémoire le dernier livre dont je voulais vous parler … et que je remettais à plus tard ; les nouvelles n’étant pas spécialement bonnes. Huit cent pages écrites en petits caractères par deux sociologues (2) sous le titre rebutant « Le nouvel esprit du capitalisme ». Ca raconte par le menu – rassurez vous, je vais faire bref – comment le capitalisme prospère par étapes tandis que sur la dernière période la société se dégrade. Comment la croissance du profit s’accompagne de celle de l’exclusion. Comment le patronat inventa au milieu des années soixante-dix, en s’inspirant fortement de certaines critiques issues de Mai 68, une nouvelle organisation du travail basée sur la logique des réseaux, fondée sur l’initiative individuelle et une relative autonomie dans le travail. Comment enfin cette nouvelle organisation s’est faite au prix de la sécurité matérielle et psychologique des salariés. Deux des idées développées dans ce livre font directement écho au reportage de TF1. La première concerne le discours sur la libération de l’homme qui constitue une des composantes essentielles du capitalisme. On pourrait montrer que presque toutes les inventions qui ont alimenté le développement du capitalisme se sont construites sur l’idée (illusoire ?) de nouvelles manières de se libérer : des tâches ménagères grâce à l’électroménager et aux plats cuisinés, de l’isolement par les progrès des transports et des moyens de communication et d’information. Dans le reportage, les salariés n’ont plus besoin de quitter l’entreprise, ils sont libérés de leurs tâches administratives personnelles et débarrassés du stress produit par la vie moderne sans que ne soit posé le lien entre le stress et le travail. Comme les Houillères et les industries textiles l’avaient fait au début du vingtième siècle en construisant des logements à côté de l’usine, les salariés sont rattachés à l’entreprise au-delà de leur seule activité professionnelle. Ils en sont ainsi à la fois plus dépendants et sont rendus plus disponibles pour leur travail. La seconde idée vise à montrer que la distinction entre vie privée et vie professionnelle tend à s’effacer. Après avoir valorisé l’ascétisme dans le travail au début du vingtième siècle, puis le savoir et le sens des responsabilités après seconde guerre mondiale, l’esprit du capitalisme tend maintenant à laisser la place à la valorisation de l’activité, sans que l’activité personnelle ou même ludique soit nettement distinguée de l’activité professionnelle. Ce que j’essayais péniblement de comprendre au travers de lectures traitant de l’évolution de la société, TF1 m’en faisait l’apologie en direct. Et cela au moment même où des milliers de manifestants occupaient les rues pour dénoncer le Contrat Première Embauche et les lois qui déréglementent le code du travail et renforce la flexibilité.

Mon chien a rejoint son panier. Il dort du sommeil des justes. La voix d’hôtesse de Claire Chazal vantant les mérites du nouvel esprit du capitalisme a autant d’impact sur lui que la télécommande de mon téléviseur. Possèderait-il des qualités qui nous feraient défaut, à nous les humains ?

Christian LEJOSNE

(1) Vendredi 10 février 2006
(2) Luc BOLTANSKI, Eve CHIAPELLO. NRF Gallimard – 1999. Je tiens à disposition de qui le demande un résumé de cet essai.


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