Comme un phare dans la nuit

mardi 6 mars 2007
par  Christian LEJOSNE
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Avant que nous ne partions Arras pour le festival Faites de la chanson , une collègue me dit : « demain tu remontes chez toi ». Et moi, spontanément, je lui avais répondu : « Je retourne ex-chez moi, maintenant, je suis d’ici, je suis de Montpellier » tout étonné moi-même de l’audace formulée pour la première fois dans ma réponse. Ainsi donc, je n’étais plus d’Arras, je devenais montpelliérain… Drôle de sensation de revisiter sa ville natale que l’on a quitté depuis bientôt quatre ans – trois et demi comme disent les enfants. Ne plus habiter chez soi, passer la journée dehors, vivre Arras sous le soleil quatre jours durant, la regarder comme on visite une ville en touriste – qu’elles sont belles ces places rénovées – la vivre au rythme des manifestations artistiques, flâner aux terrasses des cafés sous les parasols, rencontrer des ami(e)s, se raconter mutuellement en accéléré toutes ces années passées l’un sans l’autre, ces devenirs en perpétuel mouvement, ces chemins parcourus séparément … Tout cela me confortait dans mon idée première : je n’étais décidément plus arrageois.

Faites de la chanson se voulait un festival d’un nouveau genre, qui stimule la rencontre entre artistes professionnels et chanteurs amateurs. Il a largement tenu promesse ! La soixantaine de bénévoles de l’association Di Dou Da qui organisait cette manifestation avec le soutien de quelques professionnels sont des frapadingues de la chanson. Des amoureux de la chanson comme ils se plaisent à dire. Et du bonheur, ils en ont distribué au public, qui ne demandait que ça. Un plaisir partagé comme on n’en rencontre plus souvent dans les festivals qui fleurissent partout, où l’éthique est reléguée derrière le tiroir caisse.

Le programme prévoyait une interview et un concert d’Anne SYLVESTRE. Je la connaissais peu. Dans mon enfance, je n’ai pas eu droit à ses célèbres Fabulettes – et comme je n’ai pas d’enfant… Dans ma famille, entre les deux Anne de la chanson, la préférence allait d’avantage à Anne VANDERLOVE. Je me souviens que mon frère l’avait fait venir en spectacle au Théâtre d’Arras quand j’étais adolescent. Longtemps, l’affiche en noir et blanc de son beau visage aux longs cheveux a couvert un mur de ma chambre. Lors de l’interview publique que donna Anne SYLVESTRE, ses réponses aux questions posées par Serge LE VAILLANT (1) concernant sa vie, son œuvre, sa carrière – pas loin de cinquante ans de chanson – étaient faites d’un mélange de naturel tranquille, de force déterminée, d’humour et d’auto dérision. L’entretien était entrecoupé de quelques unes de ses chansons, interprétées par des chanteurs amateurs. Anne écoutait, concentrée, revivant ses textes réappropriés par d’autres voix, visiblement émue. Une chanson, c’est de l’amour que son auteur offre en l’interprétant auprès de son public. De l’amour qui se donne de bouche à oreille dans une grande chaîne de vie – semblable à la chaîne alimentaire – jusqu’au jour où une personne chante à nouveau la chanson devant son créateur. Ainsi la boucle se referme. C’est le cycle de l’amour, comme il existe le cycle de l’eau ou celui de l’oxygène : tous indispensables à la vie. Plus le cycle est grand, c’est-à-dire plus la chanson est passée par un grand nombre de bouches et d’oreilles, plus elle touche à l’universel (2). Ce cycle de l’amour s’est bouclé de nombreuses fois à Arras ces jours-là.

Le spectacle d’Anne m’a confirmé dans cette idée d’universalité de ses chansons. C’est une grande dame de la chanson, sachant jouer sur de nombreux registres, du plus grave au plus léger. Occupant l’espace scénique, tantôt enfantine, tantôt mature, naturelle et vraie, malicieuse ou affirmée, toujours sincère. En deux jours, elle m’est devenue indispensable. Comme un phare dans la nuit.

Le spectacle final était l’occasion de fêter les dix ans de Di Dou Da : cinq heures de marathon de la chanson autour d’une vingtaine d’artistes – parmi la centaine programmée depuis la naissance de l’association – et d’une dizaine de chanteurs amateurs. Une synthèse de l’esprit soufflant sur ce festival. A les écouter, à les voir se produire sur scène, à sentir le public réagir à leurs voix, à leurs mots, à leurs musiques, à leurs gestes, une question m’a progressivement obnubilée tout au long du spectacle : qu’est-ce qui distingue fondamentalement un chanteur amateur d’un artiste professionnel ? Le talent ? Sûrement pas. Les gains ? Pas d’avantage, tant certains professionnels galèrent à vivre de leur art. L’habitude de se produire ? Non plus, des amateurs zélés chantent plus souvent que des artistes professionnels peu médiatisés qui trouvent peu de lieux pour se produire. Non, ça n’est pas du tout cela. Ce qui progressivement m’est apparu comme la seule différence notable, c’est que les chanteurs amateurs se reconnaissent au fait qu’après avoir chanté, ils quittent timidement la scène … sans attendre d’être payés en retour de leur prestation par les applaudissements du public.

Gare d’Arras, en prenant le train du retour, après ces merveilleux moments, le disque orange du soleil levant traversait les vitres cassées de l’ancienne passerelle qui surplombe les quais. Cette passerelle que j’ai tant utilisée pour aller de ma maison natale au centre-ville. J’y ai vu comme un signe : je n’étais peut-être plus arrageois, mais cette ville demeurera toujours celle de mon enfance. Et l’on ne quitte jamais tout à fait son enfance.

Christian LEJOSNE

(1) Animateur de l’émission Sous les étoiles exactement sur France Inter
(2) GOUN a eu une très belle parole au sujet de la chanson de Brassens Pauvre Martin : c’est une chanson universelle écrite en langue française.


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