Ecrire pour n’être pas écrit par les siens

jeudi 5 juin 2014
par  Christian LEJOSNE
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Comment survivre à un père antisémite et raciste, toujours prêt à décharger sa haine de l’autre sur plus faible que lui ? Sur son fils unique, à qui il prodigue châtiments corporels, jugements négatifs ou vexations. Ou sur sa femme, qu’il bat copieusement et humilie sans cesse. « C’était comme une purge verbale, un égout de mots qu’il nous infligeait. Cela lui sortait à tout moment. Il devait exprimer son aversion quotidiennement. Mais l’égout n’évacuait jamais assez. » Tel est le dilemme dans lequel se trouve plongé le jeune Pascal Bruckner, déclaré mort à la naissance, en 1948 à Lyon et sur lequel il revient dans un récit autobiographique intitulée Un bon fils (1).

La première réponse qu’il croit trouver lorsqu’il est enfant et à laquelle il s’accroche, c’est la religion. Croire en Dieu et lui demander son aide fut pendant ses premières années la seule issue : « Mon Dieu, je vous laisse le choix de l’accident, faites que mon père se tue. » Dieu n’exauçant pas son vœu – le père Bruckner vécut jusqu’à l’âge de quatre-vingt-douze ans – Pascal dut se tourner vers d’autres solutions. La tuberculose en constitua la première. Envoyé dans un sanatorium en Autriche, la maladie l’éloigne transitoirement de ses parents. « La blessure qui aurait pu me tuer, la tuberculose, m’a rendu goût à la vie. La maladie n’enseigne rien sinon qu’on peut la vaincre.  » Mais la santé recouvrée, il lui faut retrouver la violence du père et la soumission de la mère, à laquelle elle ajouta une propension à la surprotection de son fils, quand celui-ci commença à lui préférer la compagnie des demoiselles. A l’adolescence, pour fuir l’enfer familial, Pascal s’inventa de nouvelles réponses. « Les livres m’ont sauvé. Du désespoir, de la bêtise, de la lâcheté, de l’ennui. Les grands textes nous hissent au-dessus de nous-mêmes, nous élargissent aux dimensions d’une république de l’esprit. Entrer en eux, c’est comme aborder la haute mer ou décortiquer un mécanisme d’horlogerie extrêmement sophistiqué.  » De la lecture à l’écriture, il n’y a qu’un pas, vite franchi : « A quatorze ans, j’eus le sentiment terrible d’être piégé ; ma vie commençait à peine, elle était déjà terminée. Je me mis à écrire pour n’être pas écrit par les miens. » Plus tard, il s’inventera des pères de substitutions, sera l’élève de Jankélévitch et de Barthes, le jumeau spirituel de Finkielkraut, avant de devenir un écrivain reconnu, souvent classé parmi les intellectuels juifs auxquels, ultime bras d’honneur à son père pro-nazi, il s’identifia sans en être.

Dans la troisième partie du livre, le récit familial cède la place à une dimension plus réflexive : « S’insurger n’est rien. Le grand art est de ne pas reproduire les défauts de ceux que l’on rejette. Toute contestation est aussi retransmission involontaire. » L’âge aidant, Pascal Bruckner se surprend, dans ses colères et ses emportements, à retrouver les traits convulsifs de son père. « Terrible déconvenue : se croire libre et se découvrir conditionné. Nos actes sont écrits à l’avance, toute spontanéité est le mensonge d’un ordre familial qui s’est écrit à travers nous. Chacun se débat dans sa généalogie comme une mouche dans une toile d’araignée, tentant de surnager, de reprendre pied. » Et quand, à l’instar des personnages de Jonathan Franzen (Cf Air de rien n°71), il s’interroge : « Suis-je meilleur que mes parents ?  », la réponse est nuancée : « J’ai évité leurs erreurs, j’en ai commis d’autres. J’ai dédié ma vie entière aux livres, au détriment peut-être des humains. »
Christian LEJOSNE
(1) Grasset – 2014


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