Le grain de sable

lundi 13 décembre 2010
par  Christian LEJOSNE
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Après le succès de De sang froid, toutes les portes s’ouvraient enfin devant Truman Capote. Malgré cela, son besoin d’admiration demeurait insatiable. Lui restait à écrire LE roman, celui dont il parlait depuis des années et qui ferait de lui l’homologue de Proust avec A la recherche du temps perdu. LE roman de Truman s’intitulerait Prières exaucées. Un livre dans lequel il voulait mettre en scène ses plus riches et plus proches amis, décrivant par le menu les bassesses et combines qu’il leur avait arrachées par confidence, selon une méthode totalement rodée. En publiant dans un magazine des extraits de ce roman, il ne parvint qu’à se mettre à dos ses riches amis. Cet isolement allait précipiter sa chute. Comment en était-il arrivé là ?

Truman avait commencé par écrire des romans où il mettait en scène des enfants. Les critiques littéraires considéraient qu’il avait un don pour écrire en se plaçant du point de vue de l’enfant. Ce qu’ils avaient moins perçu c’est que les enfants que Truman mettait en scène étaient malheureux ou maltraités : Miriam est une adolescente esseulée ; l’enfant des Domaines hantés cherche désespérément son père ; l’adolescent de La Harpe d’herbes est un orphelin hébergé chez une vieille femme acariâtre ; l’enfant de L’invité du jour est le souffre-douleur d’un adolescent… Pour élargir son champ d’investigation, Truman écrivit des « romans-vérité », mais aussi, précisa-t-il « parce que j’étais devenu trop obsédé par mes images intérieures personnelles. » Il reconnaissait d’ailleurs qu’il avait mis quinze années avant de comprendre ce que signifiait un chapitre des domaines hantés : « j’ai compris que cette scène représentait la quête de mon propre père, que j’ai rarement vu, et le fait que le vieillard soit infirme et muet représente ma façon de transférer ma propre incapacité de communiquer avec mon père ». Dans la préface de La souffrance muette de l’enfant la célèbre psychothérapeute Alice Miller écrit : « Chaque fois que je feuillette la biographie d’un écrivain ou d’un artiste, je rencontre, dès les premières pages, des informations apparemment accessoires qui me sont tout particulièrement précieuses dans mon travail. Elles portent sur un ou plusieurs événements de l’enfance dont les traces se retrouvent dans l’œuvre où, le plus souvent, elles courent même comme un fil rouge. Pourtant, les biographes n’accordent quasiment pas d’importance à ces événements. » Chez Truman, l’événement marquant fut le sentiment d’abandon qu’il ressentit avant même que sa mère ne l’ait placé en famille d’accueil. « La tragédie centrale de son existence (il voyait les choses comme ça) était une scène véritable : Truman a deux ans. Il se réveille dans une pièce qu’il ne connaît absolument pas et qui est vide. Il hurle, mais il est enfermé à clé. Il est terrorisé, il ne sait pas où il se trouve – en réalité, c’est un hôtel à puces dans le Sud profond – et ses parents sont sortis picoler et danser, après avoir enfermé leur tout petit garçon dans leur chambre. Pour lui, cette image, c’est la terreur à l’état pur, et je crois que c’était sa manière de symboliser l’insécurité de sa jeunesse – l’image de cette espèce d’abandon » expliqua John Knolwes, un ami écrivain à qui Truman avait fait cette confidence. Et Truman de compléter lui-même la description : « Je m’en souviens dans les moindres détails. En cet instant même, je revois ces chambres de Saint Louis et de La Nouvelle-Orléans. C’est alors que sont nées ma claustrophobie et ma terreur de l’abandon. Elle [sa mère] m’enfermait à clef et je ne peux pas sortir. Elle était la cause de toutes mes angoisses. Si ça ne vous est jamais arrivé, vous ne savez pas à quoi ça ressemble. C’est à l’angoisse ordinaire ce que la migraine est au mal de tête banal. Je dois vivre avec ça en permanence. » Pour survivre au manque de sécurité et au sentiment d’abandon, le jeune Truman développa des capacités qui l’aidèrent à comprendre le monde qui l’entourait. Ca devint sa seconde nature. Et son futur métier. « J’ai commencé à écrire vers l’âge de huit ans. L’écriture a toujours été une obsession chez moi, c’était tout simplement quelque chose que je me sentais obligé de faire, et je ne comprends pas exactement pourquoi il fallait que ce fût vrai. C’était un peu comme si j’avais été une huître et que quelqu’un avait introduit de force un grain de sable dans ma coquille – un grain de sable dont j’ignorais la présence et que je n’ai pas particulièrement bien accueilli quand je l’ai enfin découvert. Et puis une perle a commencé à se former autour de ce grain, et ça m’irritait, ça me mettait en colère, ça me torturait parfois. Mais l’huître ne peut pas s’empêcher de nourrir une véritable obsession pour sa perle. » Technique de survie dans l’enfance que Truman avait transformé en technique d’écriture. Technique qu’il finit par manier à la perfection, dans l’écriture comme dans la vie quotidienne. De ce point de vue, il n’y eut jamais qu’un seul Truman Capote : enfant abandonné, romancier de l’enfance, écrivain du réel (le roman-vérité) et adulte se faisant adopter par la Jet Set. Un Truman Capote utilisant chaque fois les mêmes techniques : être capable d’empathie, se placer dans la peau de l’autre, avoir une mémoire considérable (pour retranscrire ultérieurement tout ce qui s’est déroulé) et surtout que le je n’apparaisse en aucun endroit (du livre). Etonnante similitude entre ce dernier point de technique littéraire et l’absence totale de reconnaissance que ses parents lui accordèrent alors qu’il était enfant. L’écrivain Truman devait être absent de ses textes tout comme ses parents étaient absents auprès de lui lorsqu’il était enfant. Sa créativité lui avait sauvait la vie, mais elle perpétuait le fait qu’il ne se donnait pas le droit d’exister, ce qui lui permettait ainsi de ne pas mettre en cause ses parents.
Sa mise en quarantaine par ses riches amis contribua à détraquer davantage une psychologie déjà défaillante : de l’absence de je de son enfance, il était passé à un excès inverse : le besoin obsessionnel de mise sur le devant de la scène publique. Bien que parvenant à faire le lien avec l’origine de sa détresse, il n’arrivait pas à sortir de l’ornière dans laquelle il était tombé : « A cause de mon enfance, parce que j’ai toujours eu le sentiment d’être abandonné, certaines choses ont sur moi un effet fantastique, sans commune mesure avec ce que pourrait éprouver n’importe qui d’autre. Certaines personnes ne comprennent rien à ce que j’ai voulu faire avec Prières exaucées et pourquoi je l’ai fait, et elles se montrent cruelles, mais elles ne savent pas qu’elles sont cruelles parce qu’elles ignorent que j’ai passé trois ou quatre ans de mon enfance bouclé dans des chambres d’hôtel. »

Les dernières années de sa vie furent une terrible déchéance. Dépendant de l’alcool, des drogues et des médicaments, il vécut de perpétuelles relations amoureuses, possessives, violentes et destructrices. Peu avant son soixantième anniversaire, il mourait, comme sa mère, d’une surdose de médicaments. Les deux derniers jours, il les passa au fond d’un lit, chez l’une de ses dernières amies, bouclé dans une pièce isolée. « Un vilain petit trou où elle l’avait caché, derrière la cuisine, l’endroit où l’on relègue la bonne » dira de cet endroit l’ami de Truman. Ainsi, sa fin ressembla tristement à son commencement.

Christian LEJOSNE

Les citations sont extraites de : De Sang froid de Truman Capote, Folio Gallimard – 1966, Un plaisir trop bref de Truman Capote, Edition 10/18 – 2007 (Lettres réunies par Gerald Clarke), Entretiens de Truman Capote, Rivages – 1988, en particulier l’interview de 1966 réalisée par George Plimpton, Truman Capote de Gerald Clarke, Gallimard – 1990, Truman Capote de George Plimpton, Arlea – 2009, La souffrance muette de l’enfant de Alice Miller, Editions Aubier – 1990.


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