L’embranchement vers la gauche

mardi 23 novembre 2010
par  Christian LEJOSNE
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Au départ Truman Capote, même s’il n’a pas prévu de se saisir d’une histoire criminelle, croit tenir, avec l’affaire Clutter, un bon sujet pour tester son concept de roman-vérité. Avec De sang froid, il s’imagine réaliser un court roman, qu’il pourra écrire sur une période relativement brève – environ une année – comme il l’a fait avec ses précédents livres.

Pour se donner les conditions idéales d’écriture, il s’expatrie, s’installant en Italie puis en Suisse. Il mesure alors que son sujet nécessite un temps beaucoup plus long que ce qu’il envisageait initialement : « le livre avance mais avec une extrême lenteur. C’est exactement comme tisser la plus délicate des dentelles. Je m’interdis de rentrer en Amérique avant d’avoir terminé mon livre sur le Kansas qui m’occupera encore un an ou deux » écrit-il en juillet 1960, ignorant qu’il n’y mettra un point final que cinq années plus tard. « Les efforts que m’imposent l’écriture de ce livre sont d’une telle violence que j’en ai chaque matin des nausées » écrit-il un an et demi plus tard. « Je suis totalement dévoré par ce livre, car mon avenir d’écrivain s’y trouve engagé, et toutes ces incertitudes concernant la réussite de mon travail me tuent littéralement. » « N’oubliez jamais qu’il m’est impossible d’écrire la fin tant que l’affaire elle-même n’aura pas trouvé sa conclusion légale » écrit-il à son éditeur en septembre 1962. Cette conclusion légale qui prendra la forme de l’exécution des deux prévenus n’aura finalement lieu qu’en avril 1965. Les trois années les plus longues de la vie de Truman. Enfin, le 16 juin 1965, peut-il enfin écrire à son éditeur : « Achevé il y a trois jours les dernières pages de mon livre. Dieu soit loué ! Mais c’est effrayant de se sentir soudain si libre (relativement) après tant et tant d’années de tension et d’épuisement. Actuellement, je suis à la dérive. Mais soulagé. Jamais plus ! » précise t-il. Jamais plus en effet Truman Capote n’écrira d’autres livres de cette trempe. « Personne ne saura jamais le vide qu’a creusé en moi De sang froid. Ce livre m’a ratiboisé jusqu’à la moelle des os, m’a presque tué. En un sens, je crois qu’il m’a en effet tué. Avant de le commencer, j’étais un être stable, comparativement. Ensuite, quelque chose m’est arrivé. » Que s’était-il donc passé qui avait à ce point déstabilisé cet homme battant, sûr de son talent d’écrivain ? Au cours de son enquête, Truman s’était trouvé de fortes ressemblances avec l’un des assassins, avec qui il avait progressivement sympathisé, et cette découverte l’avait passablement perturbé. Pour le policier qui mena l’enquête sur les meurtres du Kansas « Truman se reconnaissait dans Perry Smith, non pas dans son côté meurtrier, bien sûr, mais dans l’enfant qu’il avait été. Ils avaient eu des enfances plus ou moins semblables tous les deux et ils avaient à peu près la même taille, la même corpulence ». L’épouse du policier poursuit : « Truman nous a dit : c’est étrange, dans la vie, on suit son chemin et puis, tout à coup, on arrive à un embranchement et il faut prendre soit à gauche, soit à droite ; et il a ajouté que, dans leur cas, il avait le sentiment que lui avait pris à droite et Perry à gauche. ».

Dans une lettre qu’il adresse à Perry un an avant l’exécution, Truman s’y livre comme il ne l’a fait dans aucune autre lettre adressée à qui que ce soit : « Vous ignorez jusqu’aux données premières de ma vie, qui ont quelques similitudes avec les vôtres. Je suis fils unique, très petit pour mon âge. J’ai toujours été le plus petit garçon de l’école. Mon père et ma mère ont divorcé quand j’avais trois ans. Mon père (qui s’est remarié cinq fois depuis) était voyageur de commerce, et j’ai passé une grande partie de mon enfance à parcourir le Sud avec lui. Il était gentil avec moi, mais je ne l’aimais pas, et je continue à ne pas l’aimer. (Je ne le vois jamais. Il vit actuellement à La Nouvelle Orléans.) Ma mère, qui n’avait que seize ans à ma naissance, était extrêmement belle. Elle a épousé en secondes noces un homme assez riche, un Cubain, et, à l’âge de dix ans, j’ai été vivre avec eux (le plus souvent à New York). Malheureusement, ma mère, qui a fait plusieurs fausses couches (ce qui a provoqué chez elle de graves troubles mentaux), est devenue alcoolique et m’a rendu la vie impossible. Elle a fini par se suicider (barbituriques). J’avais seize ans lorsque j’ai quitté l’école et me suis pris en charge. » La similitude des enfances de Truman Capote et de Perry Smith permet de mieux comprendre ce que Truman écrit au sujet de la famille de Perry dans le livre De sang froid : « Prenez sa famille ! Regardez ce qui s’était passé ! Sa mère, une alcoolique, était morte étouffée dans ses propres vomissures. » Un peu plus loin, il fait dire à Perry : « Je pensais toujours à papa, espérant qu’il viendrait me chercher, et je me souviens la fois où je l’ai revu, comme si ça venait juste de se passer. Dans la cour d’école. C’était comme lorsque la balle frappe la batte vraiment fort. Seulement, papa ne voulait pas m’aider. Il m’a dit d’être sage, il m’a serré dans ses bras et il est parti. Peu après, ma mère m’a placé dans un orphelinat catholique. » Leurs enfances se ressemblaient, tous deux furent ballottés d’un lieu à un autre avec le sentiment d’être une charge pour leurs parents qui se désintéressaient totalement d’eux. Dans une interview accordée à Playboy en 1968, Truman parlant de Perry dit : « une des choses qu’il me répétait inlassablement, c’était la tragédie que représentait le fait de n’avoir jamais eu personne dans sa vie, ni son père, ni le personnel des diverses maisons de redressement ou de correction, pour l’encourager aux activités créatrices qu’il désirait pratiquer. A l’évidence, s’il était un jour arrivé qu’un autre être humain lui eût témoigné quelque affection ou même quelque intérêt durable, Smith aurait pu manifester quelque chose de lui-même et ainsi modérer son amertume d’être si totalement dépourvu, solitaire, jaloux et exclus du monde. Si la chose s’était produite, je crois que la tendance à précipiter ses accès de violence psychologique aurait pu être réprimée. » Et Perry Smith ne se serait alors pas retrouvé à tuer Herb Clutter, le brave père de famille d’un coup de lame au travers de la gorge, alors qu’il pensait : « Il me plaisait ce type ; il me plaisait vraiment. Il m’a plu jusqu’au moment même où je lui ai tranché la gorge. » Selon le directeur des institutions pénitentiaires du Kansas, qui avait suivi de près le procès, « Perry a vu chez Herb tout ce qu’il aurait voulu trouver chez son père et n’avait jamais eu – un foyer, la stabilité, une famille. Je crois qu’il l’aimait et le haïssait tout à la fois. Pour moi, Perry, en fait, a tué son père. »

En écrivant De sang froid, Truman s’offrait une formidable occasion de se venger du sien, en le tuant symboliquement avec le poignard de Perry. « C’est comme s’il y avait deux personnes différentes en moi. L’une est d’une vive intelligence, imaginative avec un esprit mûr, et l’autre est un gamin de quatorze ans. Parfois, c’est l’un qui fait la loi, parfois c’est l’autre » dira Truman peu après avoir écrit ce livre. Le gamin de quatorze ans ressemblait sans doute à Perry Smith. Au fil des vingt dernières années qui lui restaient à vivre, il allait prendre de plus en plus fréquemment le même embranchement vers la gauche, celui qu’avait emprunté Perry Smith…

A suivre…

Les citations sont extraites de : De Sang froid de Truman Capote, Folio Gallimard – 1966, Un plaisir trop bref de Truman Capote, Edition 10/18 – 2007 (Lettres réunies par Gerald Clarke), Entretiens de Truman Capote, Rivages – 1988, en particulier l’interview de 1966 réalisée par George Plimpton, Truman Capote de Gerald Clarke, Gallimard – 1990, Truman Capote de George PLIMPTON, Arlea – 2009.


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