Les coulisses du roman-vérité

samedi 23 octobre 2010
par  Christian LEJOSNE
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J’ai lu cet été "De sang froid" (1) de Truman Capote. Ce livre m’a littéralement subjugué. Un quadruple meurtre perpétré dans une contrée rurale des États-Unis met en émoi une communauté villageoise dont les membres finissent par devenir « étrangement comme des étrangers » les uns envers les autres. Ce qui étonne, inquiète et captive à la fois dans ce livre, c’est que son histoire est intégralement vraie : le quadruple meurtre de la famille Clutter a bien eu lieu à Holcomb, petit bourg du Kansas le samedi 14 novembre 1959. C’est cela qui impressionne : les mots qui relatent l’histoire possèdent la puissance du réel.

Le roman se décompose en quatre chapitres relativement chronologiques qui s’étalent sur presque six ans. Un : la vie des Clutter les quelques jours précédant leur assassinat. Deux : la cavale de leurs deux assassins. Trois : l’enquête policière jusqu’à leur arrestation. Quatre : le procès et ses rebondissements, la condamnation à mort puis l’exécution des condamnés. Parsemé de nombreux flash-back, on sent poindre dès le début l’inéluctable, au travers de petites phrases qui vous foutent la chair de poule. Telle la description des vêtements que Nancy, la jeune adolescente des Clutter, prépare avant de se coucher « une robe en mousseline rouge, sa plus jolie, qu’elle avait faite elle-même. » Et Truman de préciser : « C’était la robe dans laquelle elle allait être enterrée. » En écrivant ce livre, Truman Capote testait une nouvelle forme littéraire : le roman-vérité, sorte de synthèse entre reportage journalistique et techniques romanesques. De quoi s’agissait-il exactement ? « Le roman-vérité fait appel à une bonne dose d’équipement technique spécial qui est, d’ordinaire, bien au-delà des ressources de la plupart des spécialistes de la littérature de fiction. » A l’aide de deux biographies sur Truman Capote (2) et d’un recueil de certaines de ses lettres, regroupées et publiées par l’un de ses biographes (3), j’ai tenté d’aller voir dans les coulisses, la manière dont Truman Capote s’y était pris pour utiliser son fameux équipement technique spécial.

C’est en lisant un court article dans le New York Times du 15 novembre 1959 titré « Assassinat d’un riche fermier et de trois membres de sa famille : H.W. Clutter, sa femme et deux de leurs enfants trouvés abattus dans leur maison du Kansas » que Truman Capote découvre l’affaire Clutter. Il obtient du New Yorker de partir enquêter sur les lieux du drame. Il y parvient exactement un mois jour pour jour après le drame, accompagné de son amie d’enfance, Harper Lee. Ils passent plusieurs mois à interroger les habitants des environs, visiter le lieu du crime, étudier les rapports de police, lire les articles de presse, sentir l’ambiance de cette bourgade tourneboulée par un crime qui met tout à coup ses habitants sous les feux de l’actualité. Ils se lient progressivement d’amitié avec l’un des policiers chargés de l’enquête et, après l’arrestation des deux assassins, Truman parvient à gagner leur confiance. La première technique qu’il utilise est de retranscrire mot pour mot de longues conversations sans prendre de notes ni utiliser de magnétophone. « Les gens ne se livraient, soutenait-il, qu’au cours de conversations apparemment détendues. » Ce n’était qu’après avoir regagné leur hôtel qu’ils se mettaient à retranscrire séparément ce qu’ils avaient entendu avant de comparer leurs notes. Quand leurs souvenirs étaient discordants, ils retournaient poser leurs questions sous un autre angle. « Ensemble, nous arrivions à une interprétation juste des faits » déclara Harper Lee. « On n’avait pas du tout l’impression d’être interviewé, précisa un témoin, il avait une façon à lui de vous faire agir à votre insu. » Le but était de rassembler le maximum de matériaux qui pouvait s’avérer utile lors de la rédaction ultérieure du livre. « Dieu sait que je dispose de données merveilleuses et à profusion, plus de quatre mille pages dactylographiées de notes. Parfois, quand je pense à la qualité que pourrait avoir ce livre, j’en ai le souffle coupé » écrivait Truman, alors qu’il s’était expatrié en Europe pour rédiger De sang froid. C’est d’Europe qu’il expédia ses interrogations toujours plus précises à l’un ou l’autre des protagonistes. « Une question dont je ne trouve pas la réponse, du moins dans mes notes, écrit-il à l’inspecteur chargé de l’enquête, à Las Vegas, quand le policier a repéré la voiture et reconnu le numéro des plaques d’immatriculation, comment savait-il que c’était la voiture et le numéro ? Comment pouviez-vous connaître le modèle de la voiture qu’ils conduisaient et plus important le numéro des plaques d’immatriculation, puisque Dick et Perry avaient volé cette voiture et les plaques ? »

Autre technique, se montrer précis dans les faits afin de les retranscrire au plus près de la vérité. Dans une lettre adressée à la femme du policier qui enquêtait sur cette affaire, il demande : « Marie, à propos, vous m’avez dit, souvenez-vous, que vous avez entendu parler des assassins pour la première fois le soir où votre mari était rentré et vous avait montré les photos signalétiques faites par la police. Je voudrais l’écrire comme une scène entre votre mari et vous. Vous souvenez-vous d’autre chose à ce sujet ? (Comme vous pouvez le constater, je me refuse à inventer le plus petit détail.) « La réponse lui permet d’écrire ainsi la scène : « Soudainement, Marie s’arrêta au milieu d’une phrase et le regarda fixement. Il avait le visage tout rouge et elle pouvait se rendre compte qu’il jubilait. Elle lui dit : « Alvin. Oh ! Chéri. De bonnes nouvelles ? » Il lui tendit la grosse enveloppe brune sans commentaire. Elle avait les mains mouillées ; elle les essuya, s’assit à la table de la cuisine, sirota son café, ouvrit l’enveloppe et sortit les photographies d’un jeune homme blond et d’un jeune homme aux cheveux noirs et à la peau sombre, des photos signalétiques faites par la police. »

Et puis, cette autre technique narrative : « si l’on veut que la forme du roman-vérité soit pleinement réussie, l’auteur ne doit pas apparaître dans l’ouvrage. Dans l’idéal » précise t-il. Cette condition fut, semble-t-il, la plus difficile techniquement à réaliser pour Truman. Il demanda à plusieurs protagonistes de l’affaire Clutter de se mettre à sa place, telle cette lettre adressée à l’ami de l’un des assassins : « Aucun passage de mon livre n’est écrit à la première personne – ce qui signifie que « Je » ne dois pas, et ne peux techniquement pas, apparaître. J’aimerais inclure, vers la fin du livre, une longue scène entre Perry et vous, où j’utiliserai certains passages de mes propres entretiens avec lui – en d’autres termes je vous demande de prendre ma place. Cette scène interviendrait au moment où l’épouse du shérif vous permet de déjeuner avec Perry dans sa cellule. J’ai besoin que vous me décriviez la scène dans tous ses détails : que vous a-t-elle servi, le couvert était-il dressé ? Tout ce dont vous pouvez vous souvenir. » Un mois plus tard, il écrivait à la même personne : « Parfait : c’est exactement ce que je désirais, très bien observé et décrit. Merci (une fois encore !) »

Parmi d’autres techniques nécessaires au roman-vérité, Truman cite encore : posséder un œil irréprochable pour les détails visuels, être capable d’empathie envers des personnalités situées en dehors de l’éventail habituel de son imagination. « J’ai travaillé sur mes notes pendant un an avant d’écrire la moindre phrase. Puis, quand j’ai écrit le premier mot, toute la structure du livre était élaborée, jusqu’au moindre détail. Sauf pour la partie finale, la conclusion de l’affaire, qui était matière sujette à évolution. »(4) Truman n’avait cependant pas tout prévu, en se lançant dans cette enquête. Il ne se doutait pas que ce travail allait totalement occuper son esprit durant six longues années, au point qu’il faillit en perdre plus d’une fois la raison. Il ignorait également qu’en Perry Smith, l’un des assassins de la famille Clutter, c’était son double ténébreux qu’il rencontrerait, et que cela changerait le cours de sa vie. Mais de cela, nous reparlerons bientôt. En attendant, je vous invite à lire ou relire "De sang froid".

A suivre…

Christian LEJOSNE

(1) Folio – Gallimard 1966
(2) « Truman Capote » de Gerald Clarke – Gallimard 1990 et « Truman Capote » de George PLIMPTON – Arlea 2009
(3) Truman Capote « Un plaisir trop bref » – 10/18 2007 lettres réunies par Gerald CLARKE
(4) Truman Capote « Entretiens » – Rivages 1988, interview de 1966 réalisée par George Plimpton


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