Francis ou la ferveur du jour

dimanche 21 février 2010
par  Christian LEJOSNE
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Le hasard réserve parfois des surprises. Mais s’agit-il vraiment de hasard ? J’étais loin d’imaginer, en me rendant il y a quatre ans dans un atelier d’écriture en Dordogne, que j’allais y rencontrer des personnes qui me remettraient en contact avec Francis, l’aumônier du collège où j’avais suivi mes études, à trente ans et huit cents kilomètres de distance, et que j’allais renouer avec lui le fil d’une conversation, comme si nous nous étions quittés la veille.

A la fin des séances « obligatoires » de catéchisme, Francis disait au groupe présent en fin d’année, qu’il allait continuer à organiser des rencontres, l’année suivante, pour ceux qui le souhaiteraient, sans que notre présence soit obligatoire. J’ai alors dit que bien sûr je continuerai à y venir. Sans doute l’avais-je dit sur un ton trop assuré … Francis m’avait répondu qu’il ne fallait pas s’engager comme ça à la légère ! L’année suivante (bien entendu) je ne suis pas retourné à ses cours. Sa petite phrase m’est restée dans la tête – sans doute un peu de culpabilité. Je crois m’engager moins à la légère, depuis… Quelques années plus tard, devenu un lycéen engagé, j’étais chargé d’imprimer un tract qui devait être distribué le lendemain, à l’aube. La machine sur laquelle je comptais l’imprimer étant en panne, c’est tout naturellement que je suis allé demander à Francis si je pouvais l’imprimer à l’aumônerie. Il savait pertinemment que ce qui était écrit sur le tract n’était pas très catholique. Sans se soucier du contenu de mon document, il m’a montré comment fonctionnait sa machine. C’était vraiment prendre l’adolescent révolté que j’étais pour un adulte. Ca n’était pas si fréquent !

La dernière carte de vœux que Francis m’a envoyée, je l’ai lu en faisant la queue à la poste du quartier, où j’allais réceptionner un colis. La queue était longue ; plus de vingt personnes y attendaient leur tour. Lire les mots de Francis dans cette ambiance bigarrée, de femmes, d’hommes, d’enfants, de tous âges, de toutes couleurs, attendant que l’on prenne en compte leur demande dans ce service public vieillot de quartier, me parut tout à coup totalement en phase. Je voyais Francis parmi nous, calme, rassurant. L’attente prenait une autre dimension.

L’an dernier, retournant en Dordogne pour ce qui est désormais devenu mon traditionnel atelier d’écriture du printemps, j’ai été amené à écrire un texte sur un livre de Gérard Bessières, que Francis m’avait offert quelques temps auparavant, sans doute en remerciement des chroniques que chaque mois je lui envoie. La consigne d’écriture voulait que chaque participant écrive sur un petit papier un mot évoquant la nature. Il fallait ensuite écrire, phrase après phrase, un texte à partir des dix mots recueillis (1), successivement dévoilés par l’animatrice de l’atelier. Voilà ce qui s’écrivit donc sur mon cahier à spirales : « La ferveur du jour (2), titre d’un livre de Gérard BESSIERES. La préface est de Charles JULIET. C’est un texte en demi-teintes, ombres et lumières réunies. Grande délicatesse et force de vie. Un texte à cueillir et poser sur son cœur que l’on sent chavirer. Bouton d’or colorant nos vies. Suite d’instants anodins qui, sous sa plume, prennent un nouvel éclat. Fulgurances. Foisonnement d’émotions. Tensions et relâchements. Petits ruisseaux et grandes rivières. Lacs. Forêts. Vallons et collines. Silences et rumeurs. Bruissements et clameurs. Toute vie chez lui s’ancre dans la nature. Qu’il parle de son village, des rues vibrionnantes de Paris ou qu’il décrive un voyage en TGV bondé. La tendresse de son regard sait d’instinct percevoir là où la vie renaît. Fleur de l’orchidée sur un tas de fumier. Tige frêle d’herbe verte sur le béton armé. Il voit loin. Aide nos yeux fatigués à regarder l’horizon sans ciller. Il voit près. Regard tendre comme la mousse. Geste simple. Parole lentement mûrie. Mot précis. Moindre frémissement de vie. La ferveur du jour est composé d’extraits du journal que Gérard BESSIERES tient depuis plus de trente ans – il est né en 1928 dans le Lot. Un livre intemporel. »

Si je vous parle aujourd’hui de Francis, c’est qu’il vient de nous quitter. Ma chronique du mois dernier est restée trop longtemps dans l’enveloppe à son nom, posée sur mon bureau pour qu’il ne la lise. Francis, cette chronique, je te dédie.

Christian LEJOSNE

(1) Les dix mots étaient : ferveur, lumière, bouton d’or, foisonnement, colline, bruissements, orchidée, horizon, mousse, frémissement.

(2) Editions DIABASE 2008


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