Lettre à Christian

lundi 7 septembre 2020
par  Christian LEJOSNE
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Devais-je faire un lien entre ces événements ? La veille de la fête nationale du 14 juillet, alors que le président de la République allait célébrer les soignants, je recevais ce mail de toi m’annonçant la parution de ton livre Une trace dans le ciel est un chemin comme un autre (1). Je te connais peu ; soignant, tu le fus à certaines périodes de ta vie... Je t’ai connu, il y a trente ans (ouah-ou !) lorsque tu t’occupais avec une infinie patience d’enfants que l’on n’appelait pas encore ’’décrochés scolaires’’. J’admirais ton calme, l’effet de tes paroles qui faisaient que l’on avait le sentiment d’avoir appris quelque chose d’important, d’être mieux en phase avec les autres et avec le monde. Puis, je t’ai perdu de vue. Et voilà ce livre qui parle de toi « comme on offre des cadeaux, comme ça, pour rien ».

Une trace dans le ciel est un chemin comme un autre. Énigmatique titre que l’on ne comprend qu’à la fin du livre. Le sous-titre « Roman autobiographique » l’est tout autant : les spécialistes disent que l’autobiographe signe un pacte de vérité avec le lecteur, ce qui n’est pas le cas du romancier... Concernant ton livre, tout laisse à penser qu’il s’agit d’une autobiographie... Ce livre donc, comme une porte ouverte sur toi. Sur ton monde, sur ton chemin de vie, forcément étroit, comme le sont les chemins de traverse de ceux qui, un jour, prennent la décision de sortir de la voie toute tracée (par les parents, le milieu social, la culture...) qui était la leur. « Pardonnez-moi, mères et pères de penser que vos enfants doivent aussi continuer à grandir en dehors de vous, et parfois en s’opposant à vos principes », écris-tu vers la fin du livre. Ce passage m’a fait penser à Le Prophète de Khalil Gibran (dont tu cites un autre passage) : « Vos enfants ne sont pas vos enfants. Ils sont fils et filles du désir de vie en lui-même. Ils viennent par vous et non de vous, et bien qu’ils soient avec vous, ce n’est pas à vous qu’ils appartiennent ». Ce propos me semble résumer à merveille le chemin de vie qui fut le tien et que tu nous donnes à voir. Un chemin dont je n’avais aucune idée auparavant. Peut-être est-ce la fonction de ce livre ? Sinon quel sens donner à ta phrase d’introduction : « Je cherche ce que j’ai pu oublier de te dire qui aurait pu ouvrir ton cœur à mon besoin d’errance ». Je découvre, en te lisant, une personne qui m’était jusqu’alors inconnue.

Il y a d’abord le récit d’un premier voyage effectué en Polynésie alors que tu es jeune adulte larguant les amarres. Décrit comme un acte de détachement de ta vie d’avant dont le lecteur (par pudeur, par respect pour tes proches ?) ne saura pas grand chose, hormis quelques mots épars : un père enseignant et inaccessible, une mère trop présente mais incapable d’amour véritable, la solitude subie, la quête éperdue d’un ailleurs. « Sur quoi se construire, enfant, lorsque l’amour est un fantôme ? » demandes-tu. La découverte, dans ces îles lointaines, d’une sorte de paradis terrestre pourrait être une réponse à ce manque (vie simple, loin du confort matériel, du consumérisme et de l’urgence qui sont ici les nôtres). Mais il te sera impossible de t’y établir. Ton besoin d’errance prend le dessus, rendant tout enracinement impensable, t’obligeant à reprendre la route, à prolonger le voyage.

Il y a ensuite le regard que tu poses sur ta vie et ton besoin éperdu d’errance, cette « obsédante quête d’ailleurs ». Cet homme-là non plus, je ne l’ai pas connu. Il existait pourtant, dans les années quatre-vingt-dix, lorsque je t’ai rencontré, mais il devait se tenir suffisamment en arrière plan ; je n’ai même pas remarqué son ombre... A te lire, cette quête éperdue d’ailleurs te laisse aujourd’hui en paix. C’est sans doute cela ton principal message. La fin d’une déclaration de guerre avec toi-même que tu nous offres à lire, faisant de nous les témoins qui lui donnent sa valeur, pleine et entière. Tu as gagné le droit de t’enraciner en Camargue dans un « voyage sans bouger ». Le droit de rapprocher les différentes parts de toi : le jeune assoiffé d’ailleurs et le vieux – pardonne ce mot, il prend ici le sens de sagesse – qui peut regarder son chemin de vie sans larmes et sans colère, comme on regarde « une trace dans le ciel », une trace forcément éphémère. Le hasard (appelons-le ainsi faute de savoir définir ce genre de coïncidence) fait que je lis ce matin un article (2) sur Jean Malaurie, 97 ans aujourd’hui, anthropologue, parti seul à trente ans au Groenland vivre parmi les Inuits, devenu éditeur de la collection Terre humaine qui accueillera pour premier livre Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss. Son besoin d’évasion et sa manière de se décrire comme « sauvage » me font penser à toi, tel que je te découvre à travers ton livre. Voilà comment il explique son départ pour le Groenland : « J’avais viscéralement besoin de changer de monde, d’éducation, je ressentais obscurément que quelque chose m’attendait là-haut... ». Et aussi ce qu’il attend des livres publiés chez Terre humaine : « Donner la parole à ceux qui vivent le monde, pas à ceux qui l’observent ou le commentent. Rien à voir avec des journaux de voyage, mais les témoignages et les interrogations d’hommes et de femmes qui se penchent sur leur vie ou sur une expérience marquante ». Une définition qui colle parfaitement à ton livre.

Christian Lejosne

(1) Christian Coudre, Nombre 7 Éditions, Juillet 2020, 120 p.
(2) Télérama du 29 juillet 2020


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