Aux temps du corona [5]

mardi 26 mai 2020
par  Christian LEJOSNE
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Rappel des épisodes précédents : Comment vivre après la pandémie de coronavirus ? Coralie et David ont voté pour un gouvernement plus social et écologique, arrivé au pouvoir lors des élections présentielles de 2022. Comment les premières mesures ayant pour finalité une société plus égalitaire et respectueuse de la planète se sont-elles mises en place ? C’est l’objet de ce dernier épisode...

Zoé avait un peu plus d’un an quand fut mise en place la première des mesures prises par le nouveau gouvernement. A l’échelle de chaque territoire, des conseils réunissant tous les volontaires définissaient les bases d’un nouveau contrat social. Coralie sortait tout juste de sa phase dépressive et elle participa aux rencontres avec une énergie décuplée. Longtemps, elle s’était sentie coupable d’avoir mis son bébé au monde dans un tel chaos, sans aucune certitude pour l’avenir de Zoé. Cette phase contribua à la remettre sur pied. Elle put y dévider toute sa colère.

La priorité du printemps 2022 était justement de définir des priorités. Rien de moins ! Chaque citoyen était invité à formuler ses attentes, à distinguer ce à quoi il était attaché (et que de son point de vue, le système économique et social devait préserver) de ce qu’il considérait comme peu important ou même nuisible pour la vie collective. David s’était pris au jeu de l’avenir de l’humanité. Il animait le collectif rassemblant les habitants de son quartier. Des points de vue ressortant des échanges, il discutait jusque tard dans la nuit avec Coralie. Couchés dans leur lit, ils tentaient de mettre de l’ordre dans les questions qui les taraudaient. Est-ce que j’ai envie de recevoir chaque jour des appels téléphoniques voulant me vendre des produits ou des services que je n’ai pas sollicités ? Est-ce mon intérêt que l’on fasse de l’argent en vendant mes données personnelles ? Est-ce que ça me plaît vraiment d’acheter des vêtements dont la mode change chaque année ? Est-ce que je trouve esthétiques ces panneaux publicitaires à chaque coin de rue qui me vantent des produits dont je n’ai pas l’utilité ? Est-il vraiment nécessaire de changer de téléphone tous les ans, d’ordinateur tous les deux ans, de voiture tous les trois ans ? Est-ce logique qu’un billet de train puisse être vendu à des prix différents pour un même voyage ? Cela a-t-il du sens pour moi de devoir m’adapter à d’incessants changements qui me font perdre du temps et de l’énergie et me donnent l’impression d’être toujours dépassé : nouveau logiciel, nouveau processeur, nouveau mode de fonctionnement d’appareils utilisés quotidiennement ? Est-ce que ça me plaît d’être toujours pressé, stressé, sur la corde raide ? D’être mis en concurrence permanente, évalué, jugé, catalogué ? Est-ce que j’ai envie d’acheter des objets programmés pour une durée de vie limitée ? Est-ce que ça me plaît de travailler pour consommer ? De consommer pour faire tourner la machine économique qui me permet de travailler ? A toutes ces questions, leurs réponses étaient non. Non, non, non et NON ! Cette façon de vivre était devenue pour eux deux (et pour beaucoup d’autres personnes) un non-sens. Le simple fait d’avoir été longtemps confinés et d’avoir vu s’effacer un mode de vie qui semblait immuable rendait leur position d’une indéniable évidence. Voilà qui alimentait la liste de ce dont on pouvait facilement se passer, se disaient-ils...

Dans la liste de ce qu’ils souhaitaient conserver et dont il fallait prendre soin, ils inscrivaient (en vrac) un service hospitalier de qualité, un système de recherche efficace contre les maladies, une alimentation de qualité produite localement, des services publics réellement au service des publics, des activités basées sur la coopération et l’entraide, qu’il s’agisse de l’enseignement, de la culture ou du sport, un temps de travail diminué permettant de le partager entre tous et de dégager du temps libre favorisant l’épanouissement de chacun, une relocalisation d’ activités économiques utiles au bien commun, une économie basée sur le respect de l’environnement.

Dans le collectif auquel ils participaient, il y eut un débat sur les voyages. Certaines personnes considéraient comme important de pouvoir prendre l’avion ou le bateau pour partir en vacances à l’autre bout du monde visiter des contrées lointaines. D’autres faisaient valoir le côté énergivore et polluant de ces déplacements (il y a tellement de beaux paysages pas loin de chez nous, soutenait Coralie). D’autres enfin insistaient sur l’aspect profondément inégalitaire de ces voyages. Le sujet remonta parmi les thèmes nécessitant un arbitrage plus large et un référendum national fut organisé. La solution retenue fut d’accorder à chaque habitant un droit de déplacement intercontinental une fois tous les dix ans. David était un franc partisan de cette mesure :
— Voyagez dans vos têtes et dans vos corps, répétait-il à qui voulait l’entendre, le vrai dépaysement, c’est là qu’il se situe !

Peu à peu, les gens faisaient l’expérience d’un monde où l’on vivait mieux avec moins, où l’on travaillait et consommait moins, où l’on produisait des biens durables devenus accessibles à tous. Chaque jour, de nouvelles solutions s’inventaient pour vivre autrement. Et même s’il restait encore beaucoup de sujets à traiter (réchauffement climatique, centrales nucléaires à l’arrêt mais nécessitant une surveillance de tous les instants, inégalités entre pays du Nord et du Sud toujours aussi abyssales...), ces questions n’entachaient pas le moral de Coralie et David. Car s’il avait fallu plus d’une fois, péter la capote pour dépasser les contradictions d’une société déboussolée, rien n’empêcherait à l’avenir de le refaire, encore et encore !

Ainsi s’achève L’amour aux temps du corona.

Mais à force d’y réfléchir, son auteur se demande si cette histoire a la moindre chance d’advenir. Parce que ceux qui ont le pouvoir de l’argent feront tout pour que tout continue comme par le passé. Et parce que la plupart d’entre nous, par conformisme, par paresse, par peur de l’inconnu, a toutes les chances, dès que l’on nous en donnera l’occasion, de recommencer à vivre comme si rien ne s’était passé. Comme si nous disposions de plusieurs planètes que l’on peut piller sans vergogne. A quels autres mondes pourraient alors être confrontés Coralie, David et Zoé ? Deux scénarios sont, en particulier, envisageables.

Le premier consisterait à ce qu’après le dé-confinement, tout redémarre comme par le passé. Avec le risque de voir la pandémie revenir en successives vagues dévastatrices. Et après cette pandémie, d’autres pourraient venir. Ou d’autres problèmes plus âpres encore. Un accident dans une centrale nucléaire ferait du confinement contre le Covid-19 une balade de santé. Autre risque : le réchauffement climatique dont on ne parle plus mais qui n’en continue pas moins son escalade. Territoires en surchauffe rendus inhabitables, migrations, problèmes aux frontières, conflits, guerres. En un mot, un scénario catastrophe sans happy end. La littérature de science-fiction regorgeant de ce type de récits, il semble inutile de décrire, par le menu, la dramatique agonie de David, Coralie et Zoé. Vos imaginations anxiogènes devraient y suffire.

Dans une seconde hypothèse, un gouvernement autoritaire pourrait prendre la mesure du danger et mettre en place des réponses lui semblant les plus à même de régler les problèmes. La technologie moderne regorge de solutions techniques dont nombre de pays se sont dotés ces dernières années : intelligence artificielle, contrôle facial, vidéosurveillance, limitation des libertés individuelles, répression des minorités, camps de rééducation, le tout réalisé avec la participation de multinationales trouvant là un débouché lucratif pour écouler leurs dernières trouvailles technologiques de contrôle social... Une sorte de Big Brother vert-de-gris à tous les étages. Ici, pas besoin d’une imagination débridée. Un rapide coup d’œil sur le système de ’’crédit social’’ mis en place en Chine et le sort réservé aux Ouïghours (cette minorité musulmane dont un million de membres est actuellement emprisonné) devrait suffire. Épargnons-nous ce scénario déprimant. Ne reste donc que l’espoir soulevé par L’amour aux temps du corona. Possible, mais peu probable, à moins que...

A moins que, nous aussi, à l’image de David et Coralie, dans un vaste mouvement créatif et solidaire, nous parvenions à péter la capote qui confine nos vies, et pas seulement aux temps du corona...

Christian Lejosne



Si vous avez manqué le début :
- Aux temps du corona [1]
- Aux temps du corona [2]
- Aux temps du corona [3]
- Aux temps du corona [4]


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Aux temps du corona [5]

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