Le silence de la mère

mardi 2 avril 2019
par  Christian LEJOSNE
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Aujourd’hui. Ou hier, ou il y a quelques jours. Mon regard est attiré par une photo. Presque carrée, en noir et blanc, elle représente une sorte de défilé. Un groupe d’hommes et de femmes marchant dans une rue, d’un pas décidé. Au centre, bien visible, une femme sans cheveux, porte un enfant dans ses bras. Si la photo ne dégageait pas un air venu d’une autre époque, j’aurais pensé que cette femme avait subi une chimiothérapie. Les pavés de la chaussée, les femmes avec leurs robes sous le genou, les façades décrépies des maisons, tout indique une autre époque, d’autres événements.

Année 1944. L’Europe est à feu et à sang. Les américains sont des êtres pragmatiques. Lorsqu’ils débarquent en Normandie, en plus du matériel de guerre, ils importent aussi de la pellicule et les professionnels sachant s’en servir. Robert Capa, jeune photographe hongrois qui a fui le nazisme en passant par la France avant d’émigrer en Amérique, est de ceux-là. Il suit l’avancée des troupes américaines en route pour libérer Paris. Le 16 août, elles entrent dans Chartres. Le matin avant leur arrivée, des résistants ont commencé à libérer la ville, repris la préfecture où une trentaine de « collabos » ont été conduits et faits prisonnier. Parmi eux, quelques femmes ayant eu des relations avec des Allemands – ce qu’on appelle alors « la collaboration horizontale ». On demande au coiffeur de la prison de les tondre. L’une d’elle se nomme Simone. Elle a 23 ans. Puis les prisonniers sont reconduits chez eux, au milieu d’une foule hostile. Capa accompagne cette foule et repère Simone. Il prend quelques photos où on la voit de dos. Insatisfait, il contourne la foule et se retrouve aux avant-postes. Au premier plan marche le père de Simone, visage baissé, tenant un balluchon à la main. Juste derrière lui, sa femme, cheveux rasés. Quelques pas en arrière, Simone, rasée également, le front marqué d’inscriptions. Elle tient son enfant dans les bras, telle une madone. Trois gendarmes les escortent au milieu de la foule. En arrière-fond, un drapeau français vole au vent. Image figée, image rendant parfaitement compte de la situation, elle sera reprise dans le magazine américain Life et fera le tour du monde. Dans la fureur et le bruit, Capa pouvait-il imaginer, qu’en appuyant sur le déclencheur de son Rolleiflex, il prenait alors un cliché à triple détente ?

Année 1925. Les parents de Simone achètent une crémerie dans le centre de Chartres. Père effacé, mère autoritaire. Enfant obéissant. Dix ans plus tard, le commerce bat de l’aile. Il faut le vendre, à perte évidemment. Le père devient manœuvre. Dans les périodes de crise, trouver des boucs-émissaires est une solution facile et radicale. La mère devient antisémite et anticommuniste. Simone, bonne élève, intègre une école privée catholique et, en 1941, obtient le bac qui lui permet de travailler pour une entreprise allemande. Elle se lie d’amitié avec une interprète suisse, travaillant dans le service de recrutement de la main d’œuvre française en Allemagne qui la met en contact avec les dignitaires nazis du secteur. On les voit souvent se promener ensemble, Simone, sa mère et l’interprète suisse qui pousse le landau de son nouveau-né. Simone fait la connaissance d’un soldat de la Wehrmacht et en tombe amoureuse. Envoyé sur le front russe, il est blessé et rapatrié chez lui. Afin de le rejoindre, Simone obtient l’autorisation d’aller travailler en Allemagne. Ils se retrouvent avant qu’il ne parte à nouveau pour le front russe. Dès qu’elle est enceinte, Simone est renvoyée en France. Apprenant la nouvelle, son père tente de l’étrangler. Simone passe sa grossesse enfermée dans sa chambre. Elle accouche d’une petite fille. C’est cette enfant que Simone tient dans les bras sur la photo de Capa.

Retour en 1944. Quatre jours après la photo. Simone et sa mère sont arrêtées. Accusées d’avoir dénoncé aux Allemands cinq familles de voisins parce qu’ils écoutaient Radio Londres, elles nient et accusent l’interprète suisse. Elles sont emprisonnées – durant sa détention, Simone apprend la mort de son fiancé. Dix-huit mois plus tard, faute de preuve, la mère et la fille sont libérées. L’interprète suisse finit par être arrêtée elle aussi, mais on la relâche. Impossible de la condamner pour intelligence avec l’ennemi puisqu’elle avait pris la nationalité allemande.

Année 1954. La famille a quitté Chartres. Simone trouve du travail. Elle se marie et a deux enfants. Une page semble se tourner. Sauf que la rumeur la rattrape. Son employeur la licencie. Simone se met à boire. Son mari la quitte, emportant les enfants avec lui. S’ensuit une longue déchéance. En 1966, Simone meurt seule dans la misère.

Aujourd’hui, la fille de Simone est retraitée. Pour survivre et tirer un trait sur son passé, elle a brûlé les photos et la correspondance de sa mère à la mort de celle-ci. Ses enfants ne savent rien de son passé ni de celui de leur grand-mère. L’interprète suisse vivait encore en 2014. Elle avait 103 ans. Elle ne parlait plus à sa fille – celle du landau – depuis plus de trente ans.

Christian LEJOSNE

Article écrit à partir du documentaire « La tondue de Chartres » de Patrick Cabouat et Gérarld Massé, France, 2017, diffusé sur France 2 le 24 mars 2019 et de l’article de Guillaume de Morant paru dans Paris Match du 22 août 2014.


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