Six jours en mars

samedi 4 juillet 2015
par  Christian LEJOSNE
popularité : 15%

Pour cet été, une nouvelle à lire à l’ombre, en sirotant une citronnade…
« Il importe aussi que l’observateur participe à l’objet de son observation : il faut, dans un certain sens, se plaire au cinéma, aimer introduire une pièce dans un juke-box, s’amuser aux appareils à sous, suivre les matches sportifs, à la radio et à la télévision, fredonner la dernière rengaine. Il faut être soi-même un peu de la foule, des bals, des badauds, des jeux collectifs. Il faut aimer flâner sur les grands boulevards de la culture de masse. »
Edgar Morin, L’esprit du temps

Mardi 25 mars

L’article s’étalait sur une page de l’édition du 25 mars 2014 de Ouest-Aven : « Un piano à queue de marque Steinway a été retrouvé hier matin, au sommet de la falaise à Plogoff dans le Finistère. Posé là, sur la lande rase balayée par le vent, dans un des plus beaux sites de Bretagne, il demeure un véritable mystère pour les promeneurs.  » Oshima fut interrompu dans sa lecture par le cafetier venu passer commande.

– Un café serré, s’il vous plaît, dit-il de sa voix douce et chantante. Son accent japonais se mêlait habilement à son style sobre mais affirmé. Il se tenait, le dos droit sur sa chaise sans pour autant être raide, seul à une table au fond du Café de la Marine.

Au milieu de la page du journal, une photographie noire et blanc de format carré. Le photographe avait fait preuve de zèle ; le cliché aurait pu être issu d’une exposition d’artistes décalés. Un magnifique piano à queue scintillait au milieu d’une lande sauvage, sous les rayons d’un soleil blafard parvenant à grand peine à se faufiler entre de gros nuages gris. A l’arrière-plan, une sombre rangée de pins fermait l’horizon. Ambiance fantastique assurée ! Le cafetier était venu déposer une fine tasse en porcelaine blanche devant Oshima qui la porta à ses lèvres en soufflant doucement. Une légère buée vint empourprer les verres de ses lunettes rondes. Quand la netteté de sa vue fut revenue, il reprit sa lecture : «  La police, appelée sur les lieux par les services municipaux, n’a semble-t-il pour l’instant pas réussi à élucider l’affaire. Aucune trace de véhicule n’a pu être identifiée sur la lande. Malheureusement, aucune habitation ne se trouve à proximité et, compte-tenue de l’époque hivernale, les promeneurs sont peu nombreux sur la falaise. Le mystère reste donc entier. C’est vers 11 heures, hier matin qu’un habitant du pays venu promener son chien s’est étonné de trouver un piano de grande valeur abandonné sur la falaise. Dans l’après-midi, les services de police procédaient à un début d’enquête. Le piano est pour l’heure resté sur place, entouré du ruban plastique déroulé par la police. La nouvelle ayant commencé à se répandre, des badauds ont afflué sur la lande qui domine Plogoff jusqu’à la tombée de la nuit. Ce mystérieux piano aura le mérite de sortir cette bourgade de la torpeur hivernale dans laquelle elle était plongée.  » L’article était signé du correspondant local de Ouest-Aven. Oshima tourna les pages du journal sans que son œil ne soit arrêté par d’autres informations. Le piano sur la falaise continuait à occuper son esprit.

Les douze coups de midi carillonnés au clocher de l’église de Plogoff signèrent la fin du calme qui régnait dans la salle du café. Des groupes de personnes de tous âges entraient dans la salle et allaient occuper les tables alentours : jeunes collégiens séchant la cantine, ouvriers du coin venus prendre leur repas de midi, personnes âgées de passage pour l’apéritif rituel. Les conversations semblèrent animées à Oshima qui prenait un malin plaisir à ausculter ces inconnus. Était-ce pour cela qu’il s’était inscrit quelques années plus tôt en faculté de sociologie ? Ou bien était-ce les études de sociologie qui l’avaient ainsi formaté à prendre son prochain comme objet d’étude ? Autant demander qui est premier de la poule ou de l’œuf ! Oshima était venu en France assister à un séminaire se déroulant à Plozevet, une commune située à une vingtaine de kilomètres de Plogoff. Plozevet avait été l’objet, dans les années 60, de la plus grande enquête sociologique jamais menée. Plus de cent-cinquante chercheurs mobilisés durant cinq ans pour analyser l’évolution d’un bourg de quelques milliers d’habitants, son passage d’une vie traditionnelle à son entrée progressive dans la modernité. Une enquête pilotée par Edgar Morin. Du jamais vu ! Qu’on ne reverra sans doute plus jamais suite au tarissement des crédits consacrés à la recherche.

– Pour moi, c’est un coup de pub ! Difficile de savoir qui se cache derrière cette histoire. Mais dans les jours qui viennent, on va voir débarquer un nouveau marchand de musique qui installera sa boutique dans la rue principale ou un truc de ce genre ! Vous pouvez en être sûrs, les gars ! dit un jeune type aux deux copains installés à la table à côté de celle d’Oshima.

– Toi, tu vois toujours le grand capital partout ! Pourquoi pas l’implantation d’un centre commercial pendant que t’y es !

– Ludo a raison, tu nous les brises avec TA politique, rétorqua le troisième. On s’en fout ! Ça changera rien pour nous. On se fera toujours autant chier le week-end à glander dans ce trou perdu ! C’est pas demain la veille qu’on verra s’installer une boîte de nuit où aller draguer les meufs !

– Vous êtes vraiment des branquignols ! reprit le premier. Qu’est-ce que je fous à passer mon temps avec des obsédés sexuels !

Oshima tourna son attention sur une autre table où des ouvriers en bleu de travail étaient occupés à vider leurs assiettes fumantes. Dommage qu’il ne s’agisse pas d’une soupe aux nouilles. Ce mets lui manquait terriblement depuis qu’il avait quitté Tokyo et, à cette pensée, le goût de la soupe aux nouilles lui monta à la bouche.

– C’est tout de même bizarre que les flics n’aient pas encore emporté le piano ! Ça doit coûter bonbon un piano pareil et le laisser dehors par cette saison, ça défit la logique !

– Surtout que les gendarmes avaient dit à notre chef de travaux qu’ils viendraient le chercher dans l’après-midi d’hier et qu’après, on a vu débarquer le SRPJ de Quimper...

– Peut-être qu’il est bourré de cocaïne, ce piano, après tout ! dit un autre.

– Arrête tes conneries, Marco ! La drogue, c’est bon pour les jeunes de la ville. Ici, on est encore à l’abri de cette saloperie.

– Peut-être, mais jusqu’à quand ? rétorqua le gars qui s’appelait Marco.
A une autre table à portée de voix d’Oshima, il surprit un couple de personnes âgées parlant également du piano.

– Ça m’étonnerait pas que ça soit le nouvel adjoint à la culture derrière cette histoire, disait le vieux monsieur. Celui-là, il a les dents longues, et vu qu’il a été élu dès le premier tour, il va sûrement organiser sa fête, façon Place de la Bastille !

– Vous pensez ? s’étonnait la vieille dame.

– Et tout ça, sur le dos du contribuable continuait le vieux monsieur.

Oshima ne parvenait pas à entendre les autres conversations mais il repéra que Ouest-Aven était ouvert en grand à la page de Plogoff sur une autre table. Il n’était pas le seul à être intrigué par cette histoire. Les bruits allaient bon train. « Voilà un super sujet d’étude » se dit-il. S’il ne devait retourner passer ses examens à Tokyo dans les jours qui suivaient, il serait volontiers resté quelques jours de plus à Plogoff, au cas où… « Qui précède s’égare, qui suit trouve » pensa-t-il, se remémorant la formule de sagesse qu’énonçait sa grand-mère lorsqu’il était enfant.

Ni Oshima ni les personnes présentes ce midi-là au Café de la Marine ne se doutaient de l’ampleur sans précédent qu’allait prendre ce non-événement dans les journées qui suivirent…

Lundi 24 mars

Paul Legouverneur, brigadier-chef à la gendarmerie d’Audierne, envoya de mauvaise grâce deux agents sur la falaise de Plogoff dès qu’il fut contacté par les services municipaux l’informant qu’un piano y avait été découvert. Le service était débordé et ça ne l’enchantait pas de faire perdre leur temps à ses hommes qui avaient des affaires plus importantes à régler. Les deux hommes prirent la route en début d’après-midi pour se rendre à Plogoff. Ils constatèrent qu’aucune trace de pneu n’était visible sur la lande. Comment un tel instrument qui pesait quelques centaines de kilos était-il arrivé jusque-là ? Le piano à queue était de marque Steinway and Sons. Ils finirent par découvrir une plaque avec un numéro de série gravé. Plus habitués aux voitures volées qu’aux pianos égarés, ils signalèrent le fait à l’antenne du SRPJ de Quimper. « Les patates chaudes, c’est comme ça qu’on les gère » aimait à dire le brigadier-chef d’Audierne et ses hommes s’appliquaient, quand cela les arrangeait, à suivre la maxime de leur patron. Ils s’apprêtaient à faire rapatrier l’instrument de musique lorsqu’ils reçurent un appel sur le téléphone du véhicule.

– Ne touchez pas au piano ! Ne le déplacez sous aucun prétexte ! crachouillait Legouverneur. Ordre du SRPJ de Quimper. Comment se fait-il d’ailleurs qu’ils soient déjà informés, ceux-là ?

– Chef, répondit l’agent qui avait décroché, c’est nous qui les avons appelés. On pensait bien faire …

– Ah bon ! répliqua le brigadier-chef. Je ne sais pas ce que ça cache, mais à mon avis c’est du lourd. Contentez-vous de sécuriser le périmètre et rappliquez dès que les agents du SRPJ seront sur place. Puis il raccrocha.

Les agents firent de leur mieux pour bâcher le piano, l’abandonnant sans demander leur reste aux six policiers arrivés quelques minutes plus tard toutes sirènes hurlantes dans deux véhicules banalisés.

Vers 17 heures, le téléphone de Legouverneur sonna. Le capitaine du SRPJ, un certain Poincaré, arrivé quelques semaines auparavant à Quimper et que le brigadier-chef avait eu l’occasion de croiser une fois ou deux, voulait le tenir informé de la situation.

– Oui, allez-y, répondit froidement Legouverneur.

– Je ne peux rien vous dire par téléphone lui rétorqua, tout aussi froidement Poincaré. Mais je passerai dans la soirée à la gendarmerie.

– Dans la soirée ? s’enquit Legouverneur, qui avait l’habitude, le lundi soir, de jouer à la belote. C ’est que je n’ai pas que ça à faire, moi…

– 19 heures, dans votre bureau ! répliqua Poincaré, avant de raccrocher.
« Qu’est-ce que c’est encore que cette connerie » ne put s’empêcher de dire à voix basse le brigadier-chef, anticipant une fin de journée qui s’annonçait bien moins distrayante que prévue.

A 19 heures pétantes, Poincarré était assis face au bureau du brigadier-chef de la Gendarmerie d’Audierne. Dix minutes plus tard, Legouverneur marchait d’un pas décidé vers son bistrot habituel, espérant que sa place à la belote n’ait pas déjà été attribuée à quelqu’un d’autre. Ce qu’il venait d’apprendre était tellement énorme qu’il décida de le mettre au chaud dans un coin de sa tête, afin d’y repenser ultérieurement. Une fois rentré chez lui, après une soirée bien arrosée, Legouverneur s’installa confortablement dans son fauteuil, un verre de fine à portée de main. Le piano trouvé sur la falaise était volé. Jusque-là rien de bien surprenant. Il en avait vu d’autres durant sa longue carrière... C’est le lieu où celui-ci avait été dérobé qui était hallucinant. Et là-dessus, Poincaré était formel : aucun doute n’était permis ! Le piano provenait de la Maison-Blanche ! Oui, de chez Barack Obama en personne. Le piano à queue numéro 100.000 avait été offert par l’entreprise Steinway à la Maison-Blanche... et le matricule du piano retrouvé sur la falaise portait ce même numéro. Un spécialiste de l’entreprise Steinway & sons allait venir spécialement expertiser le piano. S’il confirmait, l’affaire remonterait a minima jusqu’au Ministère des Affaires étrangères. Jusqu’à Matignon, plus probablement ! On connaissait trop la susceptibilité des américains en matière de sécurité intérieure et de protection de leur Président pour ne pas prendre toutes les précautions diplomatiques nécessaires. La gendarmerie d’Audierne était bien entendu dessaisie ipso facto de l’affaire ; le SRPJ de Quimper l’était tout autant. C’était la Direction Générale de la Police Nationale qui prenait le commandement et héritait par conséquent de la patate chaude. Encore ahuri par la nouvelle, Legouverneur se servit une autre fine, pas mécontent de n’avoir plus à s’occuper de cette calamiteuse histoire.

Dimanche 23 mars

Jour d’élections municipales dans toutes les communes de France. Le prince saoudien Abdel Aziz Ben Aziz, neveu du roi Abdallah, n’en avait cure ! Un prince, même en vacances dans son domaine breton, ça ne vote pas ! Son épouse non plus, toute occupée qu’elle était à préparer une fête surprise pour son prince de mari. Elle avait ainsi passé commande à leur majordome d’organiser un concert de musique classique. Un pianiste de renom, dont nous terrons ici le nom afin de ne pas mettre sa réputation en jeu – le paiement s’effectuant cash – avait été contacté. Le majordome avait reçu consigne de ce célèbre artiste de louer un piano à queue de marque Steinway & sons, ce qu’il fit en passant par le biais d’un ami d’ami. Ce dernier lui avait promis, en contrepartie, une substantielle rétro-commission. On a beau être majordome de prince saoudien, une petite commission, ça ne se refuse pas !

Le piano devait être livré en fin d’après-midi mais une fois annoncés les résultats des élections municipales, sur le coup de 20 heures, le piano n’était toujours pas livré. Les appels téléphoniques que le majordome tenta de passer à son ami d’ami tombaient désespérément sur sa même boite vocale qui finit par être saturée.

Mercredi 26 mars

Jessica avait revêtue sa tenue de spectacle sous son jogging pour aller à sa répétition. Elle était fière de faire partie de l’équipe de Pom Pom girls de Plogoff. Comme elle était en avance, elle s’installa sur un banc dans le vestiaire des filles. Ramassant un vieil exemplaire à moitié chiffonné de Ouest-Aven, elle le feuilleta, histoire de voir s’il n’y avait pas une photo de beau mec à reluquer. A treize ans, Jessica avait sur le sujet une gamme millimétrée de critères. A la page de Plogoff, elle fut frappée par la photo d’un piano et commença à lire l’article s’ y rapportant. Elle était si absorbée par sa lecture qu’elle fit un bond lorsqu’elle sentit une main la peloter dans le dos. Sa copine Vanessa adorait faire ce genre de blagues.

– Tu m’as fichue une de ces frousses, Van ! s’écria-t-elle. J’ai un truc torride à te dire, lui chuchota-t-elle à l’oreille. Mais attends que l’on soient seules. Après l’entraînement... Je te raconterai ce que j’ai découvert... C’est fantastique ! Je n’en reviens pas moi-même !

L’une après l’autre, les autres filles du club entraient dans le vestiaire et se mettaient en tenue. Lorsqu’elles formèrent une seule rangée pour l’échauffement, elles semblaient toutes issues du même moule : grandes, minces, cheveux longs, sportives et sexy. Jessica et Vanessa avaient intégré le club l’année précédente, en classe de sixième. Jessica avait adoré leur dernier déplacement à Brest. Le club avait présenté sa chorégraphie pour les championnats de France de football américain. Ouahhh ! Elles s’étaient données à fond pour la parade et leurs acrobaties avaient enflammé le public. Jamais, Jessica n’avait connu une telle euphorie ! L’entraînement durait une heure. Chaque séance débutait par un long échauffement – c’était la partie la moins intéressante, celle où l’on transpirait le plus – avant que l’on ne passe aux choses sérieuses : la technique des pompons, les danses et pirouettes. La répétition se terminait toujours par l’hymne du club, crié à tue-tête sur un fond musical endiablé qui mettait toute l’équipe de bonne humeur.

Une fois sorties du gymnase, Jessica invita Vanessa à prendre un verre chez elle. Toute émoustillée par l’annonce faite avant l’entraînement, celle-ci ne se fit pas prier.

Confortablement assise sur l’épaisse moquette dans la chambre de Jessica, le dos appuyé contre son lit, un verre de grenadine à la main, Vanessa attendait, impatiente, que son amie se décide à parler. Sortant de sa poche de survêtement, la page froissée de Ouest-Aven, Jessica lui tendit en disant :

– Tiens, lis !

Vanessa regarda la photo du piano sur la falaise, lut en diagonale l’article, leva la tête, dubitative :

– Et alors ?

– Tu n’as pas compris ?

– Compris quoi ?

– Compris pourquoi un piano à queue est installé sur la falaise...

– Ben, non !

– Réfléchis ! intima Jessica.

– A quoi ?

– Le 24 mars, ça ne te rappelle rien ?

– Si, bien-sûr, répondit du tac au tac Vanessa. C’est l’anniversaire d’Elton John ! 24 mars 1947, je le connais par cœur !

– Tu brûles ! s’exclama Jessica, des étoiles plein les yeux.

– Le piano Steinway... oui … bien-sûr, continua Vanessa... Il ne joue que sur des pianos de cette marque... C’est lui ! Bien-sûr !

– C’est lui ! C’est lui ! C’est lui ! s’écrièrent-elles. Et elles se mirent à chanter en chœur leur chanson fétiche :

« Goodbye Norma Jean
Though I never knew you at all
You had the grace to hold yourself
While those around you crawled
 » (1)

– Quand crois-tu qu’il viendra ? reprit Vanessa, redevenue tout à coup sérieuse.

– Je ne vois que samedi soir. Avant, il est en tournée, répliqua Jessica. J’avais consulté son site Internet hier. Elton John, c’est la pop-star la plus grande de tous les temps. Je l’aime autant que ma mère l’aime. Autant que ma grand-mère l’aime. Il fait partie de notre ADN à toutes les trois... Tu ne peux pas savoir comme je suis heureuse.

Il y eut un silence.

– Tu sais, reprit Vanessa, on pourrait avertir nos copines de sa venue, lui faire une surprise, être là quand il arrivera... Lui sortir le grand jeu des Pom Pom girls de Plogoff !

– Excellente idée ! Faisons des textos à toutes nos amies ! Comme ça, on sera nombreuses à l’accueillir !

– Ouais ! Super idée ! s’exclama Jessica en sautant sur son portable.

Elles passèrent la fin de l’après-midi à pianoter en silence sur leur téléphone. Parfois, l’une d’elles lançait un petit piaillement de satisfaction. Parfois, toutes deux reprenaient en chœur leur chanson fétiche...

Jeudi 27 mars

De textos en sms, le bruit circule, de portable à portable, se transfère, se démultiplie. Il court, il court chez les adolescentes, collégiennes, lycéennes, étudiantes, quittant progressivement le milieu clos des jeunes filles qui lui servait de caisse de résonance pour diffuser dans tous les secteurs de la jeunesse par un effet d’amplification que seules les nouvelles technologies sont capables de créer. A la vitesse de la lumière, le message se propage, acquérant au fil du temps une force de crédibilité lui permettant de rayonner toujours plus large, toujours plus loin, toujours plus vite. Ramenant le virus de la grippe espagnole au rang préhistorique d’avant le vingt-et-unième siècle.

Vendredi 28 mars

Palais de l’Élysée : Allo, bonjour chère Elizabeth, ici François... Je suis un peu ennuyé de ce que j’ai à vous demander, Chère amie, mais voyez-vous, je n’ai pas vraiment le choix... (on entend à l’autre bout du fil l’interlocuteur parler mais on ne parvient pas à comprendre le sens de ses paroles)... Je sais que vous êtes une grande amie d’Elton... Oui, je parle bien d’Elton John. Serait-ce abuser de votre gentillesse que d’intercéder auprès de lui afin qu’il vienne demain chanter en France ? (son de voix lointaine)... Non, pas à l’Élysée ! Pour un concert public en Bretagne... dans le Finistère... C’est une longue histoire qu’il serait laborieux de vous exposer... je ne veux pas abuser de votre temps... Beaucoup de monde l’attend, voyez-vous... et il me serait désagréable de les décevoir... (son de voix lointaine) … Tous les frais seront, bien entendu, à la charge de l’Etat français... (son de voix lointaine) … Je vous en serais éternellement reconnaissant, ma chère Elizabeth... Au plaisir... See you later ! Pour la commémoration du Débarquement en Normandie, en juin prochain...

Samedi 29 mars

Cent cinquante mille personnes sur la lande de Plogoff face à un piano à queue de marque Steinway & sons. Parmi elles, le brigadier-chef Legouverneur et le capitaine Poincaré.

– Je n’ai pas vu pareil rassemblement depuis la manifestation géante contre le projet de centrale nucléaire de Plogoff. C’était en mars 1980, se remémore Legouverneur. Pas plus ce jour-là qu’aujourd’hui, je ne parviens à comprendre ce qui se passe... J’espère ne jamais vivre cela une troisième fois !

– 1980, j’étais à peine né, rétorque Poincaré.

– Au fait, qu’a dit l’expert en piano ? reprend Legouverneur.

– Je peux vous dire que son propos en a décoiffé plus d’un, à la DGPN. Le piano est un faux ! Il n’a jamais été fabriqué chez Steinway et n’a encore moins appartenu à la Maison-Blanche. Ça n’est qu’une copie, fort bien faite selon les dires de l’expert envoyé par Steinway. Nous sommes d’ailleurs sur la piste du faussaire. J’aurai sans doute besoin de vos services, parce que l’individu en question réside dans votre circonscription. La conversation est interrompue par une salve d’applaudissements. Elton John vient d’entrer en scène. Au premier rang, sagement assises côte à côte, trois générations de femmes retiennent leur souffle en entendant les premières notes de leur chanson fétiche. Mais, la plus fière des trois, c’est Jessica. A ses côtés, Vanessa et toutes les filles du club de Pom Pom girls de Plogoff.

Le hasard n’existe pas. A des milliers de kilomètres de la Pointe du Raz, au-dessus des nuages, dans le Boeing 747 qui le ramène à Tokyo, Oshima écoute sur son baladeur une chanson d’Elton John. Il ne se doute pas qu’il reviendra en France, dans quelques années, étudier ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler « la rumeur de Plogoff ».

(1) : Paroles de Candle in the wind d’Elton John. Norman Jean était le nom véritable de Marilyn MONROE.

Christian LEJOSNE


Documents joints

PDF - 132.2 ko

Agenda

<<

2018

 

<<

Août

>>

Aujourd’hui

LuMaMeJeVeSaDi
303112345
6789101112
13141516171819
20212223242526
272829303112