La destruction du verbe

vendredi 4 avril 2014
par  Christian LEJOSNE
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Après que plusieurs lecteurs du "Silence a le poids des larmes" (1) m’aient parlé du livre de Delphine de Vigan consacré à sa mère, je me suis décidé à lire "Rien ne s’oppose à la nuit" (2). Et là, quel choc ! C’est un livre dont je ne suis pas sorti indemne ! Tout comme son auteure, d’ailleurs, qui sait admirablement bien transcrire ses émotions dans l’écriture. Peut-être m’y suis-je parfois trop identifié ? Delphine de Vigan (DdV) y relate la vie de sa mère Lucile (quand je retraçais celle de Marcel, mon grand-père maternel). Tous deux furent de grands taiseux, ce qui ne facilita pas le récit de leur vie. « Lucile nous a très peu parlé de son enfance. Ce qui me manque au fond c’est son point de vue à elle, les mots qu’elle eut choisis, l’ordre d’importance qu’elle eut attribué aux faits, les détails qui lui eussent appartenus. »

Seules demeurent mobilisables paroles de proches, documents familiaux, photographies. Tout ce matériau brut assemblé pour chercher des indices permettant de faire sortir de l’ombre des pans inconnus de la vie de la personne sur laquelle on enquête. Avec le souci impérieux et permanent de coller à la réalité, de tenter d’approcher au plus près cet être qui, sans cesse, s’esquive. Bien vite, DdV mesure que nulle vérité ne se dégagera de cette étrange matière rassemblée : « Je n’avais que des morceaux épars et le fait même de les ordonner constituait déjà une fiction. »

En remontant jusqu’à l’enfance de sa mère Lucile, DdV relate la vie d’une famille nombreuse dans un village de l’Yonne de l’après guerre 39-45. Une famille foutraque et bruyante, loufoque et spectaculaire… Georges, le père de Lucile, a créé une agence de communication, puis après le dépôt de bilan de celle-ci, une seconde. Il rentre tard à la maison, voit ses enfants entre deux portes, un baiser avant d’aller coucher, un petit déjeuner à la va-vite, des vacances quand le budget le permet. Liane est une mère facétieuse (elle fera le grand écart en justaucorps le jour de ses soixante-dix ans), inventive (elle fabrique elle-même les vêtements colorés qu’elle porte en toutes saisons), l’œil brillant et le rire chantant. Les enfants, rapidement nombreux (elle en voulait douze… et en eut neuf, dont les cinq premiers en six ans), s’élèvent les uns les autres. Lucile est la troisième enfant du couple, celle sur laquelle le père posera durablement un admiratif regard (c’était une très belle jeune fille qui posait pour des publicités). Mais, derrière le mythe de la famille bobo avant l’heure, se cache des douleurs, des malheurs, peut-être même davantage. Quand Lucile a huit ans, un de ses frères meurt accidentellement en tombant dans un puits. « La possibilité de la mort (ou plutôt la conscience que la mort pouvait surgir à n’importe quel moment) entra dans la vie de Lucile au cours de l’été 1954. Désormais, l’idée de la mort ferait partie de Lucile, une faille, ou plutôt une empreinte, indélébile. » Quelques années plus tard, un autre de ses frères décède. Un troisième se fera sauter la cervelle. A dix huit ans, Lucile se trouve enceinte, elle est amoureuse, ses parents acceptent le mariage. Delphine naît, puis une seconde fille, Manon. Rapidement, Lucile se retrouve seule à élever ses enfants. DdV ajoute alors ses propres souvenirs au récit de sa mère. Elle relit à cette occasion le journal intime qu’elle avait rédigé adolescente, y retrouve nombre d’événements que sa mémoire consciente a oubliés (gommés pour l’aider à grandir ?). Avec courage, DdV replonge dans une période douloureuse de sa vie : « A mesure que j’avance, je perçois l’impact de l’écriture (et des recherches qu’elle impose), je ne peux ignorer le facteur majeur de perturbation que celle-ci représente pour moi. L’écriture me met à nu, détruit une à une mes barrières de protection, défait en silence mon propre périmètre de sécurité.  » Car, la vie familiale s’avère compliquée. Face à ses filles de plus en plus inquiètes du comportement de leur mère, Lucile vit dans le silence. Ses troubles se multiplient, jusqu’à cet épisode où Delphine doit protéger sa petite sœur de la folie passagère de leur mère qui cherche à lui enfoncer des aiguilles d’acupuncture dans les yeux. Ce jour-là, Lucile est internée en hôpital psychiatrique pour une longue période ; les filles confiées à la garde de leur père. « Le 31 janvier 1980 représente pour moi une forme de rupture originelle, de celles dont la mémoire semble intacte, ancrée dans le corps, celles dont on sait qu’elles ne s’effaceront jamais tout à fait, pas plus que la douleur qui leur est attachée  » écrit Delphine de Vigan. Et plus loin dans le livre : « J’écris à cause du 31 janvier 1980.  » Lucile fera d’autres séjours en hôpital psy : « Enfermée à clé, elle prononçait à voix haute tout ce qui lui passait par la tête, en un flot continu qui succédait aux années de silence. » Lucile vivra des rémissions, s’engagera dans de nouveaux combats. A cinquante ans, elle suivra des études pendant trois ans et deviendra une assistante sociale compétente et dévouée. A soixante et un ans, Lucile, qui ne voulait pas prendre sa retraite, est retrouvée par Delphine suicidée au fond de son lit. Elle aura survécu de deux mois au décès de sa mère Liane. Au-delà du récit de la vie de Lucile, DdV décrit le chemin qu’elle a parcouru pour se réapproprier l’histoire tourmentée de sa mère, accepter l’inacceptable et parvenir à vivre avec ses failles : « Ma famille incarne ce que la joie a de plus bruyant, de plus spectaculaire, l’écho inlassable des morts, et le retentissement du désastre. Aujourd’hui je sais aussi qu’elle illustre, comme tant d’autres familles, le pouvoir de destruction du verbe, et celui du silence.  »

Christian LEJOSNE

(1) Christian Lejosne, Editions L’harmattan – décembre 2012
(2) Editions Jean-Claude Lattès 2011 – Le livre de poche 2013


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