Ephémère jour de rentrée

mercredi 1er septembre 2010
par  Christian LEJOSNE
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J’ai tout de suite senti l’air frais du matin sur ma peau dès que j’ai eu mis le pied dehors bien que le soleil d’août soit déjà haut dans le ciel. La devanture du boulanger affiche porte close.

Sur le mur fraîchement repeint de la résidence d’en face s’étale, en lettres pleines, un de ces bombages modernes dont la signification m’échappe : MR MIT ; le tagueur a utilisé une évacuation d’eau du mur pour former le rond du R. Garés le long du trottoir, des véhicules aux immatriculations étrangères me font réviser mes départements : 59 (le Nord), 31 (la Haute Garonne), 94 (la Seine et Marne, quoique ?), 45 (le Loiret). Une plaque allemande vient perturber mon jeu. Un peu plus loin sur mon chemin, une valise rigide noire, abandonnée près d’un container à poubelles ; de type Samsonite, posée debout à même le trottoir : j’imagine son propriétaire s’en défaisant au retour de vacances, mais pour quelle raison ? – trop lourde, trop encombrante, démodée, abîmée bien que rien n’en donne l’impression, à moins qu’il n’ait décidé de ne plus quitter son logement…, sans doute mon imagination aurait-elle pu me mener plus loin dans cette énumération mais déjà mes yeux sont attirés par d’autres nouveautés. La couleur d’une façade d’immeuble nouvellement repeinte : un jaune pisseux me rappelant la couleur standard des toilettes des bâtiments publics dans les années soixante. Me remonte cette caractéristique odeur de grésil qui donnait à son utilisateur une éternelle impression de propreté industrieuse. Un miroir éclaté, posé à même le trottoir, me renvoie l’image fragmentée d’un homme que je peine à reconnaître : barbu et grisonnant. Le panneau signalant : « 53 pizzas à partir de 6 euros » s’est enfin stabilisé contre le tronc d’un platane. Cela faisait des mois qu’il se promenait d’un trottoir à l’autre de la rue sans que je ne réussisse à comprendre vers quel commerce il cherche à rameuter le client. Même là où il demeure, la question subsiste. Je traverse un boulevard dépouillé de véhicules ; comme si la ville s’était vidée de sa substance. Me parviennent, d’une fenêtre entrouverte, des bruits de chantier : pelle frottant un sol rêche et dur, masse cognant sur des parois renvoyant un son mat, décalé dans le temps. Sur un horodateur, un papier collé : « PERDU chat de 9 mois, Bounty est un petit chat tigré avec un ventre beige, il s’est perdu dimanche 18/7/2010 rue Marie Muller. Il a un collier rouge avec des étoiles dorées. » Suivent trois photos dudit chat aux yeux jaunes clairs d’extraterrestres. Je le reverrai à différents endroits (le papier collé, pas l’animal). Sur un banc, assises côte à côte, visiblement fières de leur audace, deux bouteilles de bière de marque Heineken, le col étiré vers le ciel, défient le regard des passants. Plus loin, une maison de ville en léger retrait de la route a disparu à ma vue. A sa place, une grue rouge, impérieuse et impériale – du mot impérialiste – se dresse. Le Monopoly immobilier continue sa course folle, c’est devenu un sport local : toute maison à vendre est achetée par un promoteur qui la démolit et construit à son emplacement un immeuble composé d’une multitude de petits appartements étroits, (pour vivre heureux dans un T2 disent-ils sur les publicités). « De grâce, de grâce, Monsieur le promoteur, ne coupez pas mes fleurs ». Le thème parisien de cette chanson de Dutronc des années soixante dix s’est exporté en province… Je continue ma route jusqu’à la Résidence du Nouveau Monde – de quel monde s’agit-il ? – où de nombreux panneaux multicolores « A LOUER » ont subitement fleuri aux fenêtres. Les salariés de la Boutique Orange, que je salue habituellement, fumant leur cigarette syndicale assis sur le rebord du mur de leur entreprise, m’ont faussé compagnie. Une inhabituelle animation matinale se déroule Place du Nombre d’Or : le milieu de la place est protégé par un fine bande de plastique rouge et blanc qu’une nuée de vigiles, tout habillés de noir, tentent de rendre infranchissable. Près du jet d’eau central, qui jette comme à l’accoutumée et en pure perte son dévolu vers le ciel, quelques silhouettes stagnent – j’apprendrais plus tard à la lecture du journal local qu’il s’agit du tournage d’une publicité pour une marque de produits de beauté japonaise. Un regard sur les titres de la presse quotidienne à la vitrine du buraliste voisin et voilà que ma course s’achève. J’ouvre la porte du bureau après un mois d’absence. L’impression de nouveauté qui m’a envahi ce matin sera éphémère ; demain, le parcours entre mon domicile et mon lieu de travail aura repris son train-train quotidien.

Christian LEJOSNE


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