Un baume versé sur tant de plaies

lundi 7 septembre 2026
par  Christian LEJOSNE
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Comment ne pas sortir bouleversé et en même temps transformé par la lecture du journal d’Etty Hillesum, qui a justement pour titre Une vie bouleversée (1) ? Ce livre, je l’ai lu après avoir visionné, sur Arte, la série en six épisodes Etty (2), réalisée par Hagai Levi, l’auteur israélien, créateur de la série En thérapie (reprise en France par Olivier Nakache et Éric Toledano). Je ne connaissais rien d’Etty Hillesum, cette jeune femme juive qui vivait à Amsterdam et qui écrivit son journal, sous le joug de l’occupant nazi, durant les années 1941-1943.

Livrer le fond de son cœur
En février 1941, Etty a 27 ans lorsqu’elle rencontre Julius Spier, un psychothérapeute jungien qui soigne ses patients en observant l’empreinte de leurs mains. «  La première consultation produisit chez elle une sorte de choc – qui la détermina entre autres à tenir désormais son journal  » écrit son traducteur Philippe Noble dans l’avant-propos du livre. La première entrée de son journal est datée du dimanche 9 mars 1941. Pleine d’entrain et de crainte, Etty démarre ainsi : « Eh bien, allons-y ! Moment pénible, barrière presque infranchissable pour moi : vaincre mes réticences et livrer le fond de mon cœur à un candide morceau de papier quadrillé. » Quelques jours plus tard, elle complète : «  Je dois m’efforcer de ne pas perdre contact avec ce cahier, c’est-à-dire avec moi-même, sinon j’aurai des problèmes. Je cours encore le risque à chaque instant de me perdre et de m’égarer. » Durant deux années, elle y livrera le fond de son cœur, avec une redoutable honnêteté, donnant au lecteur une description quasi chirurgicale d’un cheminement intérieur d’une rare intensité.

Une relation d’une exceptionnelle richesse
Dans les premières pages de son journal, Etty note une réflexion de son thérapeute (qu’elle nommera S. tout au long de son journal) : «  Je comprends maintenant les paroles de S. à l’issue de ma première visite : « Ce qui est ici (et il montrait sa tête) doit venir là (et il montrait son cœur). » Etty va s’efforcer de mettre en pratique cette parole, nourrissant chaque jour davantage son espace intérieur : « Toute la journée, je vais me tenir dans un coin de cette grande salle de silence qui est en moi.  »
Il ne se passe pas deux pages sans que le lecteur ne soit chaviré par les révélations qu’Etty relate. Comme si cette jeune femme avait intégré et mis en pratique, dans sa vie de tous les jours, les préceptes des plus grands sages et les recommandations des plus éminents spécialistes du développement personnel.

Qu’il s’agisse de vivre le moment présent... : « Avant je me projetais dans un futur chaotique, car je refusais de vivre l’instant d’après, le futur immédiat. Comme une enfant gâtée, je voulais que tout me fût offert. (…) Mais aujourd’hui, où chaque minute est pleine de vie, d’expériences, de lutte, de victoires ou de rechutes, suivies d’un retour à la lutte, aujourd’hui je ne pense plus à l’avenir : il m’est indifférent de faire ou non de grandes choses, parce que j’ai l’intime conviction que de la réussite ou de l’échec, il sortira toujours quelque chose. (...) Aujourd’hui, à la minute présente, je vis pleinement, la vie vaut d’être vécue et si je dois mourir demain, je dirais : dommage, mais je ne regrette rien. »
… ou du sens de la vie : «  On cherche le sens de cette vie, on se demande si elle en a encore un. Mais c’est une affaire à décider seul à seul avec Dieu. Peut-être toute vie a-t-elle son propre sens, et faut-il toute une vie pour découvrir ce sens. »
Qu’elle relate l’impermanence... : « Avant, je pensais que tout le reste de ma vie se traînerait dans la même affliction. Aujourd’hui je sais que ces moments de dépression font partie eux aussi de mon rythme vital, et que c’est bien ainsi. Confiance, très grande confiance en tout et en moi-même. »
… ou qu’elle regarde la mort en face : « chaque jour je dis adieu. Le véritable adieu ne sera plus alors qu’une petite confirmation extérieure de ce qui se sera accompli en moi de jour en jour. »
Traversant les heures les plus sombres de l’Histoire des humains, Etty Hillesum conserve son libre-arbitre et sa force vitale : «  La vie et la mort, la souffrance et la joie, les ampoules aux pieds meurtris, le jasmin derrière la maison, les persécutions, les atrocités sans nombre, tout, tout est en moi et forme un ensemble puissant, je l’accepte comme une totalité indivisible et je commence à comprendre de mieux en mieux – pour mon propre usage, sans pouvoir encore l’expliquer à d’autres – la logique de cette totalité. Je voudrais vivre longtemps pour être un jour en mesure de l’expliquer (…) N’est-ce pas une façon de travailler pour la postérité ?  »

Etty Hillesum est morte à 29 ans à Auschwitz. Traduit en plus de 30 langues, son journal rend meilleur.e.s celles et ceux qui la lisent. « En dépit de tout, cette vie est belle et riche de sens. » Voilà pourquoi il faut lire Etty Hillesum. La lire et la partager.

Christian Lejosne

(1) Points Seuil, 1985
(2) Disponible en replay jusqu’au 12 novembre 2026 : https://www.arte.tv/fr/videos/117137-001-A/etty-1-6/
Le titre de cette chronique est extrait de la dernière phrase du journal d’Etty Hillesum


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