Un troublant parallèle

mercredi 25 mars 2026
par  Christian LEJOSNE
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Alors que vient de sortir en salles le film documentaire de Raoul Peck ’’Orwell : 2+2=5’’ qui établit un parallèle troublant entre le roman "1984" et aujourd’hui, il n’est pas inutile de revenir sur l’enfance de cet immense écrivain qui sut décrire, bien avant qu’elle ne se concrétise, la société technico-totalitaire dans laquelle nous pataugeons, chaque jour, davantage. « Dès mon plus jeune âge, j’ai su qu’une fois adulte je serais écrivain. Car mon point de départ, c’est toujours l’injustice » écrit George Orwell dans son journal, lu au début du film. Nous allons voir d’où provenait cette injustice.

Un monde de force, de fraude et de secret
Enfant, le petit George vécut avec sa mère et ses deux sœurs. Il ne vit pratiquement jamais son père avant l’âge de huit ans, ce dernier travaillant en Inde pour l’empire britannique. « J’étais quelque peu solitaire et j’eus vite fait de prendre des habitudes désagréables qui me rendirent impopulaire tout au long de ma scolarité. J’avais de l’enfant solitaire cette habitude d’inventer des histoires et de converser avec des personnes imaginaires. Je pense que depuis le tout début, mes ambitions littéraires furent liées au fait de m’être senti isolé et sous-estimé. (1) » À huit ans, George se retrouve à St Cyprian, un pensionnat du Sussex, sur la côte sud de l’Angleterre. « A la maison, c’était sans doute loin d’être parfait, mais au moins l’amour l’emportait sur la crainte... A huit ans vous étiez tout à coup extrait de votre nid douillet et précipité, comme un poisson rouge dans un bassin rempli de brochets, dans un monde où régnaient la force, la fraude et le secret (2) » écrit-il. St Cyprian était une école snob et chère, qui accueillait beaucoup d’enfants de familles bourgeoises aisées ou aristocratiques et quelques élèves issus de milieux plus modestes, dont les études étaient financées par une bourse et qui servaient de caution à l’école. George Orwell fait partie de cette dernière catégorie. Le directeur et son épouse adoptent des attitudes très différentes selon la catégorie sociale à laquelle appartiennent les élèves. Les enfants des classes supérieures ne sont jamais battus. On rappelle sans cesse aux autres qu’ils sont pauvres et vivent de la bonté du directeur de l’école.

La liberté c’est l’esclavage
Peu après son entrée à St Cyprian, George se remet à faire pipi au lit et on l’envoie chez le directeur. La correction consiste à le sermonner puis, tout en scandant « petit-enfant-malpropre », à lui frapper le derrière à coup de cravache. À sa sortie du bureau du directeur, George a le malheur de dire avec fierté à des petits camarades qu’il n’a pas eu mal. Ses propos sont entendus par la femme du directeur, ce qui lui vaut d’être à nouveau frappé, avec un tel acharnement, que la cravache finit par casser. George s’effondre en larmes. « J’étais la proie de ce chagrin propre à l’enfance, si profond qu’il n’est pas facile à décrire : un sentiment de solitude et d’abandon sans remède, l’impression d’être prisonnier d’un monde non seulement hostile, mais où le bien et le mal étaient régis par des règles auxquelles il m’était en fait impossible de me conformer. » Tels, tels étaient les plaisirs énumère d’autres exemples du fonctionnement de l’école que l’on pourrait désigner sous le vocable de « pédagogie noire » pour reprendre les termes employés par Alice Miller. « Une des maximes qu’on nous rabâchait à St Cyprian prônait comme particulièrement sain le fait de quitter la table aussi affamé qu’on l’était en arrivant. » Ce type de propos n’est pas sans rappeler les slogans paradoxaux du parti au pouvoir de 1984 : « LA GUERRE C’EST LA PAIX / LA LIBERTE C’EST L’ESCLAVAGE / L’IGNORANCE C’EST LA FORCE. (3) »

La police de la pensée
Il était interdit aux pensionnaires de conserver de l’argent. Un jour où on l’avait envoyé faire une course, George, qui avait conservé un shilling au fond de sa poche, entra dans une confiserie s’acheter des chocolats. En sortant, il vit un homme qui semblait le fixer avec insistance. Aussitôt, il prit peur, persuadé qu’il s’agissait d’un espion, posté là pour le surveiller. Toute la journée, il s’attendit à être convoqué chez le directeur. « J’étais persuadé que chaque adulte, aussi bien dans l’enceinte de l’école qu’à l’extérieur, se comportait en auxiliaire bénévole pour nous empêcher d’enfreindre le règlement. » Une ambiance délétère digne de la « Police de la Pensée » décrite dans 1984. St Cyprian fut sans doute un des germes qui permit à George Orwell, à quarante ans passés, d’écrire, durant les dernières années de sa trop courte vie – il est mort à l’âge de 46 ans – deux romans parmi les plus importants du XXème siècle : La Ferme des animaux (4) et 1984.

Christian Lejosne

Ce texte est extrait de mon livre Un fil rouge, ce qui relie l’œuvre d’un auteur à son enfance, selon la théorie d’Alice Miller, L’Harmattan, 2017
(1) Pourquoi j’écris, 1946
(2) Tels, tels étaient les plaisirs, Livrea, 2005
(3) Gallimard, 1950 pour la traduction française
(4) Champ libre, 1981 pour la traduction française


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