C’était pas gagné !… 1ère partie

mercredi 4 mars 2026
par  Paul MASSON
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J’ai lu C’était pas gagné  [1] De l’échec scolaire au CNRS, histoire d’une remontada, une autobiographie de Marwan Mohammed, enfant racisé de milieu populaire en échec scolaire qui, aujourd’hui est un sociologue connu et reconnu, chercheur au CNRS. Peu de temps auparavant, j’avais lu Un homme en colère(s)  [2], une autre autobiographie d’un enfant du peuple. Moi-même, fils d’ouvrier, j’ai, il y une douzaine d’années, écrit ma propre autobiographie dans Chemins et mémoires  [3].
Dans l’ouvrage de Marwan Mohammed, je cherchais ce que l’auteur, une génération après la mienne, avait à dire de sa démarche émancipatrice.

Il y a chez Marwan Mohammed le souci de ceux qu’il appelle « Les miens ». Le besoin de leur rendre témoignage, le besoin de leur restituer quelque chose qu’il leur doit, de les faire connaître et reconnaître. Les miens ne désignent pas toujours le même public, ça va de sa mère, son père et sa famille proche, à toutes celles et ceux de son quartier, de sa commune Villiers-sur-Marne, celles et ceux de son milieu, sa classe sociale, son origine ethnique, sa religion, de ses compagnons et compagnes de combat…. Parfois, « Les miens » englobent tous ses frères et sœurs en humanité qui cherchent, comme lui, à contribuer à un monde solidaire où chacun soit reconnu et ait sa place. En le lisant, je me sentais des siens.

Dans son témoignage, il rend compte des tensions que vivent depuis l’enfance, les personnes originaires des milieux populaires. Les difficultés à tenir un budget serré, rejaillissent sur toute la famille et nécessitent de trouver des compléments de revenu. Une surcharge psychologique pèse sur les aînés, les grands frères et les grandes sœurs, qui doivent suppléer aux difficultés des parents, le plus souvent de la mère, pour gérer le suivi scolaire et la vie à l’extérieur des enfants plus jeunes. Adolescent, lors de son orientation professionnelle, son souci premier n’est pas de choisir un métier, mais de trouver une école accessible par un métro direct, pour limiter les heures de transport. Son séjour à Toulouse permet de comprendre les conséquences de choix familiaux difficiles qui ne se posent pas dans les milieux plus aisés. L’auteur laisse apparaître le contrat moral passé avec sa mère. Il a entendu l’injonction : « Pars mon fils, mais avec ce que ça induit pour moi de charges supplémentaires, tu n’as pas le droit d’échouer. » Je n’ai pas le temps de « me chercher », de « vivre », de profiter de la condition d’étudiant, même si l’idée me séduit.. Pour la prolonger…, il faut réussir, donc avoir la moyen écrit-il p 72. Il sait qu’il ne peut pas se permettre la vie que s’offre une partie des étudiants.

Il rend également compte des valeurs structurantes véhiculées dans son milieu : mon enfance et mon adolescence sont ainsi marquées par un ancrage dans des solidarités collectives… L’auteur a conscience que sa remontada [4] n’est pas de son seul fait. Ce qu’il « a pu vouloir » [5] n’a été rendu possible [que] par d’autres… ses proches, ses amis, ses complices et par des alliés ponctuels. Il mentionne également le rôle structurant de l’animation et de l’éducation populaire au début de la remontada. Au Centre Social du quartier, des animateurs engagés et militants sont là, aidants.

Ce rôle décisif des équipements de quartier et des militants engagés qui accompagnent les enfants, les jeunes et les adultes dans leur émancipation, on le retrouve également dans le parcours de l’homme en colère(s)  [6], comme dans mon propre parcours. Aussi, écrit-il : Ce n’est pas toujours enthousiasmant lorsque l’on est le témoin de la dégradation des services publics, de l’appauvrissement de l’éducation populaire ou du monde associatif. C’est frustrant et agaçant lorsqu’on se frotte au cynisme ou à la déconnexion des élites politiques, notamment au niveau gouvernemental.
Cette conscience du collectif nécessaire pour permettre les émancipations et faire vivre la démocratie, le conduit à agir pour modifier une situation locale qui se dégrade : dans « mon » quartier, l’espace de liberté et d’échanges que font vivre les acteurs de l’éducation populaire est en train de disparaître. L’arrivée de la droite au pouvoir à Villiers-sur-Marne, en 1995, s’est traduite par un démantèlement patient des espaces d’autonomie associative de la cité. Aussi, il décide de fonder une association7.

La forme autant que le fond de C’était pas gagné ! rend compte de toute une culture. [7] L’auteur, par exemple, raconte sa remontada en utilisant le vocabulaire technique du football. C’est, je crois, plus qu’une métaphore. Le foot est un véhicule de la culture populaire. Sa pratique régulière construit des savoirs-être, favorise un certain nombre d’apprentissages transférables dans la vie quotidienne pour gagner collectivement. La chanson est un autre soutien de la culture populaire. Marwan Mohammed écrit : C’est bien le rap… qui fait dans un premier temps mon éducation politique sur un certain nombre de sujets ; et pour l’auteur d’Un homme en colère(s)10, comme pour moi, la chanson a été, à la fois un support qui a contribué à nous former, à nous cultiver et que nous utilisons toujours comme vecteur de combat culturel. Foot et chanson font partie d’un bagage de l’auteur, acquis par la culture de son milieu d’origine, sa première école.

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dans C’était pas gagné !… 2ème partie
avec
- caractéristiques et étapes de la démarche d’éducation populaire qu’il a pratiquée. p 2 et 3
- La Misère du monde p 3
- La double école p 3 et 4
- Écrire pour venger sa ’’race’’ p 5

Lire l’intégralité en PDF 5 pages

« Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens,
l’histoire de la chasse glorifiera toujours le chasseur." [8]


[1C’était pas gagné ! De l’échec scolaire au CNRS, histoire d’une remontada Marwan Mohammed Seuil 20 € janv 2026. Marwan Mohammed est né en 1975

[2Un homme en colère(s) Didier Andreau nov 2025 autoédition 15 € + 5 € de port. Didier Andreau est en 1962
voir chronique Un homme en colère(s)

[3Chemins et mémoires Paul Masson Le Petit Pavé 2014 22 €. Paul Masson est né en 1949

[4Une remontada désigne en football une remontée de score inattendue de plusieurs buts permettant à l’équipe menée de finalement emporter la victoire.

[5L’adage « Si tu veux tu peux » est transformé en « Si tu peux tu veux » pour indiquer que la volonté est liée aux capacités,

[6Voir note 2

[7Culture : Roland COLIN, définit la culture comme « l’ensemble des comportements humains à travers lesquels les membres d’un groupe, unis par un projet commun, s’attachent à produire les réponses à leurs besoins de tous ordres. » voir également Paul Masson : ICI https://paulmasson.atimbli.net/spip.php?article229

[8Proverbe africain


Documents joints

C'était pas gagné !…
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