Voir ce qu’il y a et ce qu’il n’y a pas

mercredi 11 février 2026
par  Christian LEJOSNE
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Qu’est-ce qui fait que l’on se sent de quelque part ? En l’occurrence, qu’est-ce qui me fait me sentir d’Arras, la ville où je suis né, où j’ai grandi et où j’ai vécu durant quarante-quatre ans ? Cette question est revenue à plusieurs reprises quand j’ai présenté mon livre Arpenter la ville, "Arras pas à pas" (1), paru dernièrement.

D’un point A à un point B
La réponse donnée dans le livre peut être un premier élément : lorsque l’on emprunte intuitivement le plus court chemin pour se rendre d’un lieu à un autre, on sent que l’on fait corps avec ce lieu, qu’il s’agisse d’un quartier, d’un village ou d’une ville. La philosophe Joelle Zask ajoute dans Se tenir debout sur la terre (2) que l’on se sent de quelque part quand on a été acteur du lieu où l’on a vécu : «  Les lieux de mes expériences ne sont pas les arrière-plans de mon existence, ils font partie de moi, ils sont intégrés dans la construction de ma personnalité. Et si tel est le cas, c’est parce que ma présence fut celle d’un participant, non celle d’un spectateur qui regarde autour de lui, désœuvré, passivement influencé. »

Malin comme un lapin
C’est l’écrivain basque Bernardo Atxaga, cité par Neige Sinno dans Triste tigre (3) qui apporte, à mon avis, la réponse la plus pertinente, en faisant le détour par une petite histoire qui sent le vécu. Un étranger est venu s’installer dans un village où il a fait la connaissance des habitants du coin. Un jour qu’il est assis avec deux vieux paysans sur un muret à contempler de loin la vallée verdoyante, un des deux paysans lui dit « qu’il a beau être malin comme un lapin, il ne peut pas voir dans ce paysage autant de choses que ce qu’il voit lui. » L’étranger demande au paysan de s’expliquer. Celui-ci lui répond : « Parce que vous ne voyez que ce qu’il y a. Au contraire, moi, je vois ce qu’il y a et ce qu’il n’y a pas.  » Puis le paysan prend l’exemple d’un chemin qui traverse la plaine en contrebas et disparaît à l’horizon. Quand il voit ce chemin, il pense au village où il mène, il voit ce village, sa fontaine, ses vieilles maisons. Et il va plus loin dans son raisonnement pour expliquer la différence entre ce que perçoit quelqu’un qui a passé sa vie dans un même endroit et quelqu’un qui arrive de l’extérieur. Un villageois comme lui perçoit le passé à travers chaque lieu, chaque ruine, chaque arbre qu’il croise. « Quand je vois ces arbres, je revois en même temps les fêtes que nous faisions dans notre jeunesse. Je revois les filles, les garçons. Non pas avec notre triste allure d’aujourd’hui, mais avec la prestance de nos vingt ans et nos chemises blanches qui étincelaient. »
Mais cette vision poétique des villages masque le revers de la médaille. À la différence des villes où règne la solitude, tout le monde se connait dans un village. Bien souvent, on ne voit plus l’autre avec le regard du présent, mais tel qu’on nous l’a décrit depuis des générations. On peut ne pas l’apprécier parce que sa famille a, un jour, arnaqué un aïeul. On peut le détester parce que, chez lui, on va à la messe le dimanche (ou bien on n’y va pas !). On peut ne pas lui dire bonjour parce qu’un jour son père gagna les élections municipales contre le nôtre. On peut être en froid avec lui sans même se souvenir de la cause de la fâcherie originelle, tant celle-ci est ancienne. Mais le pire, c’est encore les nouveaux habitants. D’eux, on ne sait rien, on est sans repère. On les observe de loin, sans trop les approcher. Ils resteront à jamais des estrangers au village.

Arpenter Arras
Après avoir quitté Arras, j’ai vécu une douzaine d’années à Montpellier. Lorsque je devais me rendre quelque part pour la première fois, mon parcours n’était pas rectiligne ; j’avançais d’un point connu à un autre point connu jusqu’à ma destination finale. Cela n’était que rarement le chemin le plus court, car je connaissais mal cette ville. Depuis une douzaine d’années, j’habite un village à la porte d’entrée des Cévennes. Il m’est assez facile d’aller d’un lieu à un autre en empruntant le plus court chemin, car ce village est petit et l’on s’y repère facilement. J’apprécie ce village médiéval. Je me suis même mobilisé, dernièrement, contre le projet d’implantation d’un McDo qui risque de le dénaturer (4). Cependant, lorsque je m’y promène, je ne vois que des ruelles étroites tandis qu’un ancien habitant du village voit défiler, dans ses souvenirs, toutes les personnes qu’il y a connues, au fil des années, à travers une somme considérable d’événements qui s’y sont produits.
Voilà qui explique, le plus clairement possible, ce qui fait que l’on se sente de quelque part. Et pourquoi je n’ai pu écrire Arpenter la ville qu’en référence à ce que j’ai vécu si longtemps à Arras.
Christian Lejosne
(1) L’Harmattan, 2025
(2) Premier parallèle, 2023
(3) P.O.L., 2023
(4) pétition contre l’implantation d’un McDo à Laroque, sur Internet : https://www.change.org/p/non-%C3%A0-l-implantation-d-un-fast-food-%C3%A0-laroque


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