C’est un conte de Noël

lundi 8 décembre 2025
par  Christian LEJOSNE
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Ce texte est extrait de mon dernier livre Arpenter la ville, Arras pas à pas, paru chez L’Harmattan (on peut le commander dans toutes les librairies). Il m’a semblé tout à fait approprié pour illustrer cette chronique de décembre.

Un promeneur marche seul dans les rues principales de la ville. À la différence des autres piétons qu’il croise ou qu’il double, il ne poursuit aucun but. Il avance sans visage et personne ne le remarque ni ne l’arrête. Il se sent libre, loin de toutes contingences : travail, famille, patrie... Rien ne le concerne. Les individus qu’il croise semblent enfermés en eux-mêmes et passent sans un regard pour lui, comme s’il n’existait pas. Tout semble gris, les façades des maisons, le ciel nuageux, le trottoir sur lequel ses pas résonnent. Même leur écho rebondissant sur les murs sales des immeubles tinte à ses oreilles d’une sonorité grise. Il s’émerveille d’être seul et libre, une solitude et une liberté vécues incognito, sans ostentation. Il n’a nulle part où aller et ne sait plus lui-même où se situe le point de départ de sa déambulation. Il marche comme il ferait du sur-place, comme s’il vivait uniquement dans l’instant. Ça n’est même pas comme s’il recommençait son existence de zéro, à peine comme si, séparé de lui-même, il espérait, par sa marche, se donner le droit de reconquérir son unité. Il fait froid. Il marche le nez au vent, la tête vide. Remontant la rue, deux jeunes filles le croisent et le saluent d’un tonitruant :

« Joyeux Noël »

Machinalement, le garçon leur répond, tout en continuant sa route. Plongé au cœur de son propre vide sidéral, les a-t-il seulement vues ? A-t-il identifié leurs visages de madone, leurs regards malicieux, leurs sourires angéliques, leur naturel déconcertant ? A-t-il perçu leur joie inébranlable ? Sans doute pas, mais qu’importe ! Ces deux-là ont plus d’un tour dans leur sac à main. À peine ont-elles parcouru cinquante mètres que, plus rapides que des derviches, elles tournent sur elles-mêmes en un subtil mouvement de hanches, relèvent leurs jupes qu’elles portent longues et se mettent, toutes jambes découvertes, à courir pour rattraper l’intrus. Entendant une cavalcade derrière lui, le jeune se retourne et tombe nez à nez avec deux ingénues qui, voyant l’étonnement se dessiner sur son visage, éclatent de rire.
Bonjour bel inconnu, dit l’une, où allez-vous de ce pas décidé ?
Accepteriez-vous de marcher en notre compagnie ? continue la seconde.
Nous allons vous expliquer, reprend la première.
Cela fait des heures que nous marchons dans les rues de cette ville, souhaitant un joyeux Noël à toutes celles et tous ceux que nous croisons...
… et vous êtes le premier à nous répondre.

Le garçon les regarde. Elles ont de jolis minois. L’une est brune avec des cheveux bouclés ; l’autre blonde aux cheveux raides. Il bafouille quelques mots, pas convaincu que ce qu’il dit exprime quelque chose de compréhensible. Les filles ne s’en offusquent pas, elles ont l’air de le comprendre. Elles lui répondent. Ce qu’ils se disent importe moins que le fait de s’être rencontrés.
On va pas rester ici dans le froid toute la sainte journée, viens, je connais un bistrot à deux pas... commence la brune, passée au tutoiement.
...où l’on pourra se réchauffer et se dessoiffer, continue la blonde.

Chacune attrape le jeune homme par un bras et l’emmène, sans qu’il oppose de résistance, jusqu’à un minuscule café qu’il ne connaissait pas (lui qui pensait tout connaître de la ville). Dans une ruelle étroite aux pavés disjoints donnant sur la place du Théâtre, les voilà parvenus devant une étrange bâtisse. Rien de sa devanture ne signale un débit de boissons. Une façade de boiseries et de vitres embuées. Aucune enseigne. Une fois la porte franchie, c’est un décor à la Jean-Pierre Jeunet. Ambiance entre-deux-guerres. Couleur sépia. Objets de brocante. La salle est petite et sombre. Alignées contre un mur à la peinture beige pleine de lézardes, d’authentiques tables bistrot, rondes et marbrées. Le comptoir est en zinc. Derrière, la patronne en tablier de dentelle a dans les quatre-vingts ans. Pas de percolateur. Pas de pompe à bière. Tout ici transpire le fait main. À peine installée à une table, la brune lance à la cantonade, tout en cherchant des yeux l’approbation des deux autres :
On prendra trois p’tits blancs secs, s’il vous plaît, madame !
Ernest, un coup d’blanc ! continue la blonde.
Vous connaissez cette chanson ? demande le garçon.
Ben oui, répondent-elles en chœur. Pourquoi, tu connais Debronckart ?
Oui, j’adore. Vous aussi ?
Ben oui, reprend la brune en s’esclaffant. Qu’est-ce que tu aimes écouter comme musique ?
Ah ! commence le garçon en se passant une main sur le visage comme pour ôter le voile d’irréalité qu’il croit deviner entre le monde et lui. Moi, ce que j’écoute surtout, c’est de la chanson française. Mais pas la variété que débite la radio...
Qui par exemple ? demande la blonde, impatiente.
Ferré, Brassens, Brel, Henri Tachan... Et, pour ne pas se limiter à des chanteurs connus, il ajoute Môrice Bénin.
Tu connais Bénin, c’est incroyable, s’exclame la brune, les yeux ronds.
Vous le connaissez ? questionne timidement le garçon.
Et devant l’acquiescement des deux filles, il explique :
Je l’ai découvert il y a deux étés à un rassemblement sur le Larzac.
T’étais au Larzac ? s’écrient les filles comme si elles venaient de découvrir la poule aux œufs d’or.
Oui, avec une bande de copains. Bénin a chanté au milieu de la nuit. On était allongé dans nos sacs de couchage. Je m’étais endormi. Quand j’ai ouvert les yeux, un gars chantait « Je vis », seul sur scène. Il s’accompagnait à la guitare. Sur le coup, j’ai cru que c’était Léo Ferré. Un moment magique...
Il se tait. Les filles aussi se taisent. Ils sont partis loin, tous les trois, ensemble. La vieille dame les ramène au présent en déposant les verres de vin blanc. D’authentiques verres en cristal ciselés, parfois un peu ébréchés.
Alors, on trinque à Bénin, dit la blonde en levant son verre.

Ils se regardent dans les yeux et leurs verres tintent. C’est fou ce qu’en une fraction de seconde, un regard peut révéler. Après avoir trinqué, ils se présentent enfin. Les deux filles sont en classe de première dans un lycée privé ; la blonde vit chez sa mère dans les Quartiers Ouest, la brune passe la semaine à l’internat du lycée et retourne chez ses parents le week-end, ce qu’elle va faire le soir même. Le garçon fait une formation de menuiserie dans une autre ville, mais ses parents habitent ici, alors le week-end, il rentre. Ils causent, ils ont tellement de choses à se dire, tellement de points de vue à confronter, de valeurs partagées à vérifier. Ils causent, et c’est comme si le temps s’arrêtait. La blonde s’éclipse pour acheter de quoi manger. Elle revient, les bras chargés de victuailles : jambon, pâté, pain à volonté. Un nouveau coup d’blanc pour faire passer. Puis un café pour digérer. L’après-midi est déjà bien entamé.

Trois silhouettes se faufilent dans la ville. De douces chansons sortent des haut-parleurs. Sur les façades des maisons, dans les vitrines des magasins, des décorations illuminent le regard des gens qui se promènent. Ça clignote et ça brille, ça scintille, ça étincelle, ça luit et ça resplendit. L’air frais embellit la marche des promeneurs qui ont sorti leurs habits de fête. Leurs pommettes se colorent de rouge, leurs yeux pétillent, leurs bouches soufflent de blancs serpentins qui montent dans l’air et se dissolvent. Les cœurs sont légers. C’est l’heure des dernières emplettes. L’un avance les bras chargés de paquets, l’autre porte de volumineux sacs en prévision du réveillon, celle-ci tire un cabas à roulettes sentant la marée, celui-là sort de chez le pâtissier soupesant une bûche de Noël peignée de chantilly emballée dans un gigantesque carton blanc. Ici des enfants chantent en marchant. Là une vieille dame, appuyée sur sa canne, sourit aux anges. De minuscules flocons de neige font leur apparition, ils parsèment toutes ces silhouettes de petits points brillants qui fondent dans l’instant. Les parapluies fleurissent. Des bleus, des verts, des rouges, des jaunes, des gris, des noirs, des blancs, certains multicolores. Ils s’ouvrent et se déploient dans une chorégraphie spontanée que seuls ces trois-là voient. Ils déambulent longtemps, bras dessus, bras dessous, le cœur pulsant la joie. Quand ils se quittent, ils s’embrassent comme s’ils se connaissaient depuis leur plus tendre enfance. Et n’oublient pas d’échanger leurs adresses, griffonnées sur un bout de papier doré (dans les contes de Noël, on n’échange pas son 06).

Christian Lejosne

Ce texte est extrait de mon dernier livre Arpenter la ville, Arras pas à pas, paru chez L’Harmattan (on peut le commander dans toutes les librairies). Il m’a semblé tout à fait approprié pour illustrer cette chronique de décembre.

Joyeux Noël à Toutes et à Tous


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