Manger le M
par
popularité : 16%

« Quand j’écris le mot famille, allez savoir pourquoi, je mange le m – on lit faille », écrit l’écrivaine (chanteuse et danseuse) Blandine Rinkel au début de son récent livre. La faille (1) est à la fois un essai littéraire (elle s’appuie sur de nombreuses lectures et visionnages de films) et un récit très personnel où elle décortique ce qui lui a donné l’envie de fuir sa famille (celle des origines mais aussi la famille élargie de ses ami.e.s). Le M manquant dans la famille serait-il un substitut de l’amour qui aurait fait défaut ? Ce n’est pourtant pas ce thème qui m’a le plus interpellé à la lecture de ce livre. Mais des sujets connexes : plusieurs comportements qu’elle décrit m’ont rappelé les miens dans certaines circonstances de ma vie. Et les ont éclairés sous un jour nouveau. C’est de toute évidence une volonté délibérée de cette autrice de provoquer des réactions inattendues chez ses lecteurs. Au début du livre, elle s’en explique : « Certaines idées résonneront, d’autres seront rejetées. Ce livre vous demande d’interagir avec lui. » Pour le coup, c’est réussi ! Deux exemples :
Trente ans, c’est pas épatant !
Reprenant à son compte une expression de Joseph Conrad, Blandine Rinkel questionne : « La Ligne d’ombre, c’est donc cette frontière infime entre l’obscurité et la lumière – par métaphore, celle entre la jeunesse et l’âge adulte. Le temps de l’insouciance et celui des responsabilités. Est-ce que chacun se souvient de ce passage ? Sait-on, systématiquement, où l’on était alors ? » questionne-t-elle. Je me souviens très précisément de mes 30 ans, ce jour qui m’a fait, subitement, passer du statut de jeune insouciant à celui d’adulte, responsable de sa vie. Je ne m’étais, jusqu’alors, jamais expliqué la situation en ces termes, mais, à bien y réfléchir, il s’agit de cela. Le jour de mes 30 ans, sans que rien ne le laisse pressentir, je ne suis pas allé travailler et je suis allé faire un footing (moi qui avais toujours détesté tout type d’activité sportive). Cela n’a duré qu’un jour, le lendemain tout avait, semble-t-il, repris sa place. Mais avec maintenant une quarantaine d’années de recul, je pense que ce jour-là, j’ai bel et bien franchi la ligne d’ombre. Arpenter la ville (2), mon prochain livre, qui sera bientôt disponible, est une auto-bio-géographie des lieux dans lesquels j’ai vécu jusqu’à ce que je quitte le Nord, à l’âge de 44 ans. Le texte est découpé en quatre parties, chronologiques. Les trois premières se situent d’un côté de cette ligne d’ombre : enfance, adolescence, années de la vingtaine. Seule la dernière se situe au-delà. Entre la troisième et la quatrième partie du livre, j’ai 30 ans. « A vingt ans, on peut croire qu’improviser sans filet suffit à faire de son existence une vie, mais à trente les contours des uns et des autres s’affermissent, et certaines questions, qu’on avait cru résoudre, font à nouveau surface. Il est communément admis qu’au dehors on préfère alors l’intérieur, et que lentement, comme fatalement, ménage et foyer deviennent un centre. » C’est exactement comme cela que je pourrais décrire ma vie d’alors. Il y avait d’abord eu l’enfance ’’subie’’ en famille, puis le désir de découverte et la volonté d’engagement à l’adolescence, enfin la fuite de ma famille à 18 ans et une première expérience de couple, un couple ouvert, papillonnant, expérimentant, en perpétuelle découverte du monde et de lui-même. Jusqu’à l’explosion en vol. Avait succédé un lent travail de reconstruction pour définir un projet de vie : conjugal, professionnel et social. C’est l’objet de la quatrième partie d’Arpenter la ville : après trois années d’absence, le retour dans ma ville natale, une vie de couple, cette fois-ci, stabilisée, le mariage, l’achat d’un appartement, un métier stable, une vie sociale prospère.
Jusqu’à étouffement
Le second apport du livre de Blandine Rinkel est de faire ressentir les points de rupture. Les moments où tout bascule, où agir devient une nécessité. Elle cite le roman Par les routes de Sylvain Prudhomme, « qui, en dépit d’une famille aimante et d’un village chaleureux, ne peut s’empêcher de fuguer dans des véhicules inconnus et, dans un mélange de vigueur et d’inconscience, d’ainsi blesser ceux qui l’aiment. ’’J’en ai besoin, explique-t-il – il y en a qui ont besoin de faire du sport. Il y en a qui boivent, qui sortent faire la fête. Moi j’ai besoin de partir, c’est nécessaire à mon équilibre. Si je reste trop longtemps sans partir, j’étouffe.’’ » C’est ce qui m’a poussé à quitter ma ville natale. J’étouffais. J’étouffais d’être connu de trop de personnes, j’étouffais d’être engagé dans trop d’activités, j’étouffais d’être prisonnier d’un travail dans lequel je ne me sentais pas libre. Bien plus tôt, dès l’adolescence, j’avais déjà ressenti cette sensation d’étouffement sans bien en saisir le sens. Je me sentais alors coupable de me fermer aux autres, de quitter mes proches sans m’expliquer, sans même comprendre ce qui se passait en moi que cet impératif ne supportant aucune alternative que partir. Partir et retrouver la solitude qui me régénérait. Je comprends mieux aujourd’hui ce mécanisme de trop-plein. J’étais un être trop empathique. Une éponge qui absorbait tout sur son passage. Forcément, il fallait, de temps en temps, l’essorer pour vider ce qui ne m’appartenait pas.
Christian Lejosne
(1) Stock, 2025
(2) À paraître chez L’Harmattan, dans la collection « Littérature et Régions » ; plus d’infos le mois prochain...