L’instruction publique : un besoin ambivalent

mardi 9 septembre 2025
par  Paul MASSON
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Deux extraits de L’éducation populaire, un phénix toujours renaissant concernant l’éducation du peuple.

Le rapport Condorcet  p 18

Le processus révolutionnaire, initié en 1789, remodèle l’ordre social. Au moment de sa naissance en 1792, la République a besoin, pour se développer, d’un peuple en capacité de faire vivre la démocratie nouvelle. Se pose alors la question de l’Instruction publique.

Le 20 avril 1792, CONDORCET, député à la Convention, présente à la tribune de l’Assemblée nationale, un rapport sur « l’organisation générale de l’Instruction publique ».
« Tant qu’il y aura des hommes qui n’obéiront pas à leur raison seule, qui recevront leurs opinions d’une opinion étrangère, en vain toutes les chaînes auraient été brisées.... Le genre humain n’en resterait pas moins partagé entre deux classes : celle des hommes qui raisonnent, et celle des hommes qui croient. Celle des maîtres et celle des esclaves ».

«  L’instruction ne doit pas abandonner les individus au moment où ils sortent de l’école, elle doit embrasser tous les âges, puisqu’il n’y en a aucun où il n’est pas utile d’apprendre - et cette seconde instruction est d’autant plus nécessaire que celle de l’enfance a été resserrée - car l’instruction doit assurer aux hommes, dans tous les âges de la vie, la facilité de conserver leurs connaissances ou d’en acquérir de nouvelles »…

« Attention, si vous vous contentez de faire de l’instruction des enfants, vous allez simplement reproduire une société dont les inégalités seront désormais basées sur les savoirs ! ».
Le rapport évoque (déjà !) cette « partie de l’espèce humaine » astreinte dans les « manufactures » à « un travail purement mécanique » et pointe la nécessité pour ces individus de « s’élever », de « connaître et d’exercer leurs droits, d’entendre et de remplir leurs devoirs. »

Il affirme également : « L’éducation rend les citoyens indociles et difficiles à gouverner. »
L’instruction publique permanente et égalitaire que propose Condorcet s’adresse à l’ensemble du peuple. Les femmes doivent, selon lui, recevoir la même éducation que les hommes et elles doivent également pouvoir enseigner. Cette éducation commune est, à ses yeux, le fondement de l’égalité des sexes.

Cette instruction doit permettre au peuple d’apprendre à raisonner et à exercer son esprit critique. Inscrit dans l’idéal égalitaire révolutionnaire et dans le projet démocratique républicain, le rapport Condorcet présente un projet d’éducation politique émancipatrice. Cette émancipation populaire passe par le savoir.

* * * *
L’instruction publique : un besoin ambivalent p 28
Le souci de former un peuple souverain capable de faire vivre la démocratie n’est pas le seul souci qui justifie une instruction publique. Dans la compétition économique, qui oppose les Nations, les industriels français ont besoin d’une élite ouvrière formée et d’un peuple éduqué. Dès 1794, l’abbé Grégoire, député de la Constituante, contribue à la fondation du CNAM [1] . Le Conservatoire des arts et métiers doit assurer la diffusion de l’innovation technologique et des savoirs scientifiques auprès du plus grand nombre, promouvoir l’esprit de création, pour perfectionner l’industrie nationale, et la rendre compétitive par rapport à l’industrie anglaise. La première visée du CNAM n’est pas d’éclairer le peuple des citoyens, mais de former le peuple des travailleurs.

Le Baron Charles Dupin, qui se présente comme « professeur des ouvriers », propose une pédagogie d’éducation mutuelle, initiée en Angleterre, dans laquelle les plus capables deviennent des « moniteurs » des autres ouvriers. En 1815, il fonde une société pour promouvoir l’institution d’un enseignement de la mécanique et de la géométrie appliquées aux arts dans les villes maritimes de la France. Sa société veut œuvrer auprès des municipalités maritimes pour les inciter à développer des cours pour ouvriers. Mathématicien, ingénieur, économiste et homme politique français, le Baron Dupin produira une étude sur les « effets de l’enseignement populaire de la lecture, de l’écriture, de l’arithmétique, de la géométrie et de la mécanique appliquées aux arts sur les prospérités de la France. »
En 1848, cet homme politique rejoint le « Parti de l’ordre » qui regroupe des personnalités conservatrices, partisanes de l’ordre, de la sécurité et des bonnes mœurs. Ce « professeur des ouvriers » propose, en juin 1848, la suppression des ateliers nationaux. Il soutient l’esclavage au nom de la défense des colonies et vote avec les monarchistes, la limitation du suffrage universel. L’instruction qu’il professe pour les ouvriers, ne cherche pas à éclairer le peuple, et à promouvoir une instruction républicaine.

Ici, le peuple qu’il convient de moraliser par la science et par l’enseignement professionnel, n’est pas le corps social tout entier. Il s’agit d’instruire l’élite ouvrière dont l’industrie a besoin, et d’éduquer la classe ouvrière naissante, en vue de la rendre docile et capable de servir les besoins du patronat industriel.

On perçoit, dès à présent, toute l’ambiguïté que recouvre l’instruction publique et l’éducation du peuple. On devine les tensions qui vont exister autour de l’instruction et l’éducation du peuple.

On augure des contradictions qui naîtront de ce souci d’instruction paradoxale, car comme le dit déjà Condorcet : l’éducation rend … indocile et difficile à gouverner.


[1CNAM Conservatoire national des arts et métiers, à vocation multidisciplinaire


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