Cinq vies amputées

mardi 2 mars 2021
par  Christian LEJOSNE
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Ils sont cinq, partis de différents coins de France. Seul, en famille, entre amis, entre collègues. Direction Bordeaux, Tours ou Paris. Ils se nomment Gabriel, Sébastien, Antoine, Frédéric et Ayhan. Ils ont de 22 à 53 ans. Ils sont chaudronnier, animateur, tourneur-fraiseur, lamaneur, syndicaliste. Des travailleurs dont le savoir-faire se situe d’abord dans leurs mains. Ils partent en auto, en train, en tram. Ils partent la fleur au fusil, persuadés de vivre en démocratie. Leur main à couper qu’ils y croient, à la démocratie. Ça se passe le 24 novembre, les 1er et 8 décembre et le 9 février mais c’est la même histoire. Toujours la même histoire sans fin recommencée. L’histoire de tous ceux qui mirent leurs doigts vivants, leurs mains de chair, dans l’engrenage pour que cela change.(1) Ils sont cinq comme les cinq doigts de la main, même si, pour l’heure, ils ne se connaissent pas.

Ils sont cinq et convergent vers d’autres qui, comme eux, ont décidé de relever la tête. Parce que la coupe est pleine... Parce que la fin du mois dès la deuxième semaine... Parce que les services publics ferment... Parce que les gens dans la misère, ras-le-bol. Ils sont cinq qui cherchent leurs mots, qui inventent des slogans au sein d’un mouvement sans chef. Ils se méfient du pouvoir qui les a tant de fois désespérés. Ils sont cinq. Ce jour-là, il fait beau, il pleut ou il fait froid. Qu’importe ! Ils sont là, se réchauffant au contact d’autres, venus comme eux crier « La police avec nous » ou « Macron démission ! » Ils sont cinq dans un cortège qui avance, joyeux, festif, revendicatif. Et puis soudain, tout s’arrête. Un mur de CRS barre la route. Impossible d’avancer. Impossible de reculer. Piégés, dans la nasse, comme des poissons pris dans un filet. Ils sont cinq, dans la bousculade, le chaos, la fumée des lacrymos, les cris et le bruit des grenades.

Le 1er décembre, 10.000 grenades sont tirées à Paris, dont 339 GLI-F4, classées « armes de guerre » dans le code de la sécurité intérieure. C’est une grenade de désencerclement ayant un effet de souffle causé par les 25 grammes de TNT qu’elle contient. La France est le seul pays européen à l’utiliser contre sa population. Elle a déjà causé la mort de Rémy Fraisse, en 2014, lors d’une manifestation contre le barrage de Simens. Malgré cela, le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, a ordonné que l’on s’en serve « jusqu’à épuisement des stocks ». Ça ressemble à un film de guerre. Ils veulent crier, avancer, partir, courir. Pas le temps de réfléchir. Un engin tombe à deux pas. Une incroyable fumée sort de cet engin-là. Quelqu’un crie « Touche pas ! ». Un grand « boum ! » avant un assourdissant silence.

J’ai posé les yeux sur ma main et il n’y avait plus rien. Je me suis dit d’abord : « Je n’ai plus de gant. » J’ai fait une fixation sur le gant, il se passe quelques secondes avant que je me dise qu’en fait non, ce n’est pas le gant, c’est la main qui a disparu. Pulvérisée. Plus de main. A la place, il y a une espèce d’amas de chair dégoulinant de sang. Je voyais l’os au milieu, et des lambeaux de chair de chaque côté, comme une banane. Ma main a explosé. Elle est complètement déchiquetée. C’est une horreur. Alors je crie. Non par douleur mais parce que je suis horrifié par ce que je vois. Je dis à mon collègue : « Putain, j’ai plus de main, j’ai plus de main... » J’ai dû répéter ça plusieurs fois.(2)

Rester conscient. Supporter la douleur. Les minutes s’écoulent plus lentement que le sang. Ils sont cinq, c’est toujours la même histoire sans fin recommencée. L’histoire de tous ceux qui mirent leurs doigts vivants, leurs mains de chair, dans l’engrenage pour que cela change (1). L’évacuation. L’hospitalisation. L’amputation. L’interminable série d’opérations. La lente cicatrisation. L’acceptation du moignon. La longue rééducation. L’épuisante réadaptation. Une impressionnante panoplie d’émotions...

Sophie Divry s’est arrêtée d’écrire la fiction sur laquelle elle travaillait – un roman d’anticipation se déroulant sur Mars – pour aller à la rencontre de Gabriel, Sébastien, Antoine, Frédéric et Ayhan. C’était de l’ordre du devoir écrit-elle en postface du livre. De leurs cinq témoignages, elle a réalisé un livre choral. Par respect pour eux, le texte est uniquement composé des mots qu’ils ont prononcés. Des paroles que personne ne pourra jamais couper. Dans une tribune écrite par plusieurs jeunes auteurs dont Sophie Divry, publiée dans Le Monde fin 2018, on pouvait lire : « Nous voulons écrire ce qui n’a pas encore été écrit, ce qui attend d’être compris, mis en mots. Il y a urgence. Peut-être que, pour dire notre époque monstrueuse, il faut des romans monstrueux. Des romans difformes qui frôlent la catastrophe, osent la poésie, qui n’aient pas peur de l’inédit et de l’indicible.  » Cinq mains coupées est un livre de cette trempe-là !

Christian Lejosne

(1) Extrait du poème de Louis Aragon, Je me tiens sur le seuil de la vie et de la mort, in Les Poètes, Gallimard, 1960
(2) Sophie Divry, Cinq mains coupées, 121 pages, 14 €, Seuil, octobre 2020 - Retrouvez le débat autour de ce livre dans Tumultes du 16 février 2021 


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