Le voyage de Firmin

nouvelle
lundi 2 juin 2008
par  Paul MASSON
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L’année de ses 84 ans, il se décida à aller passer cinq jours chez sa fille. A la vue de l’autoroute du midi longeant le Rhône, il eut une pression sur le cœur. Peut-être avait il tort de faire ce voyage ? Une image de Louise enfant remonta de ses souvenirs. Elle chassa son doute. Depuis qu’elle était née, il n’avait jamais su résister longtemps aux demandes de sa fille. S’il n’acceptait pas maintenant ce voyage, après, ce serait trop tard.

A son arrivée, il souhaita se reposer. Louise le conduisit dans la chambre du premier. Elle avait été celle de Vincent, son fils. Il vivait maintenant à Lyon. Il reconnut le lit ciré en châtaigner. Un lit à une place. Des volutes décoraient ses montants à leurs extrémités. On retrouvait les formes rondes sur les deux pièces de bois de la tête et des pieds. C’était un meuble de famille. Il y avait dormi jusqu’à son mariage, et l’a donné à Louise lorsque Vincent est né. Il était toujours très beau. Le bois était devenu plus sombre avec le temps.

Pour le souper, Louise avait dressé la table. Elle avait sorti les assiettes et les couverts de son service de noce, présenté les serviettes dans des verres à pied . Elle avait acheté six huîtres, préparé une « crique », et débouché une bouteille de Cote du Rhône. Elle connaissait ses goûts. Elle s’activait comme si elle avait eu une maisonnée à nourrir. Ils mangèrent en tête à tête.

Louise était excitée, volubile. La présence de son père la comblait. Il avait accepté de venir. Toutes les impressions de son enfance se bousculaient dans sa tête. Elle revoyait les formes des collines boisées de feuillus et de conifères depuis la porte de la grange. Les murs de pierre claires. La charpente en noyer. Les grands arbres dehors - ils se balançaient les jours de grand vent-. La lumière du soleil à travers les feuillages des peupliers près de l’Heyrieux. Les couleurs jaune, ocre, fauve des sous bois l’automne.
Elle entendait le silence rempli des bruits de la nature, le chant des passereaux, le croassement des corneilles. Le léger bruissement de l’air devant la maison. Le son régulier des touffes d’herbe coupées par les vaches qui broutaient. Le calme trop grand les après midi d’été juste avant l’orage. Des odeurs aussi lui revenaient : L’odeur des sous bois de châtaignées. L’odeur de la soupe au lard, celle du poisson le vendredi.

Elle évoquait les scènes qui avaient ritualisé sa vie d’enfant : l’ambiance fébrile des journées-confitures l’été. Celles-ci se terminaient par celle de la gelée de mures, au moment de la rentrée des classes. Elle parlait de la venue des cousins de la ville, une fois l’an, des disputes avec le voisin. Elle parla de grand père, son allure, son pantalon trop large en velours côtelé. Sa moustache qu’il lissait régulièrement entre le pouce et l’index. Le décès de maman.

Firmin, bercé par la voix de sa fille, laissait son esprit voyager au fils des images. Lorsque Louise parla de sa mère, il revit Marie à vingt ans. Ses formes rondes, ses yeux clairs, ses cheveux blonds. Sa discrétion un peu farouche. Tout ce qui l’avait séduit.
C’était pour la Saint Jean que leur relation avait commencé. Chaque année, un grand feu était monté sur la place du hameau. Toujours au même endroit, près de la croix de mission. Gars et filles dansaient des rondes et des farandoles tout autour. Puis venaient les sauts du « fouga ». Les plus téméraires se préparaient. Il s’élança le premier, les flammes, encore vives, dansaient dessus les braises. Un saut spectaculaire. Il se sentait plein d’énergie. Il recommença plusieurs fois. Il avait eu un vif succès ce soir là ! Peut-être cela l’avait il aidé à se risquer. Il avait parlé à Marie. Ils étaient allés près du bois des Fayard, à l’écart de la fête.

Ils s’étaient mariés l’année de ses vingt et un ans. Elle, avait un an de moins que lui. Très vite, les jumeaux étaient venus : Pierre et Louise. Dieu n’avait pas jugé utile d’en envoyer d’autres.

Le temps avait passé dans les gestes coutumiers de la ferme. La conduite des bêtes au champs, le retrait du fumier de l’étable, l’épandage de la paille fraîche pour les litières. Marie s’occupait des lapins et de la volaille. La traite du matin et du soir rythmaient les journées.
Avant les premiers beaux jours, il fallait préparer la terre à recevoir la semence. Bêcher le jardin, herser les champs. Aux premiers ensoleillements du printemps, il devait semer le seigle, planter les pommes de terre, entretenir le potager. L’été revenait, il fallait faner, rentrer le foin, moissonner le seigle, cueillir les fruits. Avec les châtaignes et les pommes de terre, se clôturaient les récoltes. Le travail n’en était pas fini pour autant. Il restait à étaler le fumier dans les champs, épandre le purin ; et, avant l’hiver, préparer la réserve de bois : le tailler, le couper, le transporter, le stoker.
Il repensa à la Blonde, une vache qu’il avait gardé 12 ans. Une Aubrac achetée au Pont. Il revit son pelage roux, les marques autour des cornes laissées par les lanières. Elle en avait tiré des charrettes : du bois, du foin, de la paille. Elle en avait traîné des tombereaux de fumier. Elle en avait tracé des sillons. Il en avait eu gros lorsqu’il l’avait vendue.
Quand la culture et l’élevage laissaient un peu de temps, il en profitait pour consolider le hangar, entretenir le matériel et les outils, réparer les dépendances, renforcer le parc au cochons.

L’excitation de Louise était tombée. Elle parlait moins vite, moins fort. L’ombre de Pierre avait fait passer un nuage sur son bonheur. Elle n’était plus dans les souvenirs de l’enfance. La mort était passée par là. L’été 14 avait vu commencer la grande boucherie du siècle. Mais pour Louise, ce n’était pas ces morts là qui la faisaient parler plus bas. C’est en 1913, l’année de ses 15 ans que tout a basculé. Après la Saint Jean et la fête patronale, la venue du bouilleur de cru était le troisième événement qui ponctuait la vie du village. La troisième semaine de Novembre, juste avant l’hiver, l’alambique s’installait près de la grange du maire. Les esprits sont échauffés par les vapeurs d’alcool. Pierre et Alphonse, d’un an son aîné, ont un différent. On n’a jamais bien su pourquoi. La bagarre a eu lieu près du bacha des Faure. Quelques témoins sont là, les uns soutenant Pierre, les autres Alphonse. Ils viennent au spectacle. Ils sont plus vieux, mais aucun n’interviendra. Les bagarres font partie de ces excitations viriles venues des temps primitifs. Pendant le combat, Pierre fait une chute. Sa tête vient frapper un bloc de pierre, près du bacha. Il ne se releva pas. Tout le village est bouleversé. Le jour de l’enterrement, l’église est remplie. On est venu des villages voisins. Ce décès stupide marqua le village jusqu’au mois d’Août. Mais, avec la guerre, l’événement est oublié. En cette période troublée, toutes les familles sont concernées par la mort. Chacun a un fils, un mari, un frère, un cousin au front. Chacun craint le papier officiel annonçant la mauvaise nouvelle. Il en arrivera douze. Douze hommes, tous jeunes, ne sont pas revenus. Leurs noms sont toujours écrits sur le monument au mort, place de la mairie. Quatre ans plus tard, la mort de Pierre contait peu par rapport à celle de ceux qui étaient « morts pour la France ».

Marie ne se remit jamais de la mort de son fils. Elle aimait plus que tout son Pierre au tempérament fougueux, son casse cou. Lorsqu’il était petit, qu’elle le voyait courir, grimper, se faufiler entre les roues des tombereaux, entre les jambes des vaches, elle était dans l’appréhension permanente d’un accident. Ce décès stupide, elle ne l’acceptait pas. « Pourquoi ? ». Peut être aurait elle mieux supporté une mort au front ? Elle perdit l’appétit, maigrit. Au village, on la vit dépérir. Après la guerre, elle arrêta de fréquenter l’église. Firmin supportait sa femme. Elle continuait ses tâches quotidiennes comme une automate. Firmin ne savait que faire. Lorsqu’on lui parlait de Marie, il levait les épaules et restait silencieux. On lui en parla de moins en moins. Elle mourut en novembre 1919. Elle avait 41 ans.

Peu après, Louise a épousé Ferdinand, de Moncoudiol, un village voisin. Elle avait été sa marraine de guerre ; lui avait écrit très régulièrement pendant plus de trois ans. A son retour du front, il l’avait demandée en mariage. Elle avait accepté, Firmin aussi. Quelques années plus tard, ils étaient partis pour Valence. Ferdinand avait une place au chemin de fer. Il était souvent absent. Vincent puis Monique étaient nés. Ils avaient grandi puis étaient partis faire leur vie.

Tard dans la nuit, Louise et Firmin s’embrassèrent avant d’aller dormir. Couché dans son lit d’enfance, Firmin continuait le voyage dans le temps commencé avec Louise.

Il repensa à Germaine. Louise n’en avait pas parlé. Pourtant, elle avait été leur voisine très longtemps. Elle était arrivée au village l’année de la sécheresse. Louise et Pierre avaient six ans. Elle venait pour épouser Lucien, un voisin, fils de Fayard le maréchal ferrant. Firmin se rappelait lorsqu’il l’avait vue pour la première fois. Une grande femme, brune, pas particulièrement belle. Elle portait dans sa démarche, quelque chose d’ailleurs.
Il repensa à ses émotions, quelques années plus tard. Il se revoyait les dimanches matin, pendant la messe. Il était assis à l’arrière de l’église, sur les bancs du fond, avec les hommes. Elle était dans la travée de gauche, toujours au même endroit, près de la chaire, avec les femmes. Il était troublé par ses gestes banals. Sa manière d’accompagner sa robe de la main, le long de la cuisse. Elle voulait s’asseoir sans la froisser. Son mouvement du cou lorsqu’elle réajustait son col avant de quitter l’église. Il se rappela de ce regard échangé, un jour où ils arrivèrent en même temps sur le parvis de l’église. Il y a plus de quarante ans de cela. Il se rappela, ensuite, leurs gènes réciproques lorsqu’ils se croisaient dans le village.
Il se souvint cette année là. Son ardeur au travail. Ses colères injustes contre son chien toujours dans ses jambes, contre ses outils qui ne veulent pas faire ce qu’on leur demande, contre Marie aussi. Avec le temps, la pression a baissé. La vie a repris son cours, peut être un peu plus triste, un peu plus morne. Lentement, il a vieilli.
Maintenant, il revoit ses yeux sombres, son corsage, toujours clair. Il se rappelle ses venues chez lui. Depuis la mort de Marie, toutes les années, elle lui apportait des pots de confiture. Il entend le ton grave de sa voix disant :
« Je vous apporte des confitures. Nous en avons trop, vous saurez bien les faire profiter ». La première fois, ses yeux s’étaient troublés. Il avait du retenir une larme. Avec le temps, son corps s’était soumis. Lorsqu’elle venait, il ne ressentait plus la sensation de boule au creux du ventre, à hauteur de l’estomac. Il profitait de sa présence, de son amabilité.
Deux jours avant sa mort, c’est lui qui est allé chercher le docteur. Lucien ne voulait pas la laisser seule. Il se souvient la dernière fois qu’il la vit vivante. Ses yeux lançaient un « pourquoi » interrogateur et désespéré. Elle est morte le 16 décembre, juste avant Noël. Lorsqu’il est allé la bénir, Lucien était en pleurs près de sa femme. Il revoit le cercueil, à l’église, dans l’allée centrale, à hauteur de la chaire.
D’autres images, plus fugaces, lui revinrent. Le sommeil finit par avoir raison de ses souvenirs.

Le lendemain matin, Louise entra dans la chambre de son père vers 10 heures inquiète. Elle le trouva allongé sur le dos dans son lit. Le visage calme et paisible, comme reposé après une longue nuit réparatrice. Il avait terminé son voyage ce 16 mai 1960.


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