Chacun dans son auto [1/2]

samedi 1er mai 2021
par  Christian LEJOSNE
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Je dédie cette chronique à mon « vieil » ami Bernard, qui entreprend, en ce moment même, un tour d’Europe à vélo que l’on peut suivre sur son blog : https://bernardfaitduvelo.wordpress.com/

(Suite de l’épisode précédent)
Ivan Illich a écrit plusieurs ouvrages mettant en question différents domaines pour lesquels le seuil d’effets bénéfiques a été dépassé : l’école, le travail, la médecine, l’urbanisme, les transports. Je me contenterai ici d’aborder la question des transports. Selon Illich, « les automobiles créent plus de distances qu’elles n’en suppriment ». Le temps que chaque propriétaire d’automobile doit consacrer à l’achat et l’entretien de son véhicule ramène celui-ci à la vitesse du piéton. Ce mode de déplacement crée pollutions et embouteillages, rend les conducteurs stressés et agressifs et isole chacun dans la bulle de son véhicule, coupé de ses congénères.

J’ai voulu tenter de vérifier ses dires. Mon calcul est approximatif mais il donne une tendance. En consultant, sur Internet, un site spécialisé en automobiles, on y lit que le budget des Français consacré à la voiture est de 450 € par mois en moyenne. Il comprend l’amortissement du véhicule, l’achat du carburant, les frais d’entretien, l’assurance... Le site précise que sept personnes sur dix achètent leur voiture à crédit générant un surcoût annuel d’environ 350 €. Le site donne l’exemple du propriétaire d’une Clio effectuant 9000 km par an ; son coût annuel est estimé à 5980 €. Le salaire net moyen d’un Français en 2014 (désolé, je n’ai pas trouvé de données plus récentes... mais il est peu probable qu’il ait beaucoup augmenté depuis), ce salaire est de 16,38 € de l’heure. Il faut donc que ce Français moyen, heureux propriétaire d’une Clio, travaille 5980/16,38, soit 366 heures chaque année pour payer les coûts liés à son véhicule. Il faut également intégrer le temps qu’il passera dans sa belle auto pour parcourir ses 9000 km. La statistique ne précise ni la vitesse moyenne ni le type de route emprunté (autoroute, parcours en ville en heures creuses ou aux heures de bureau... où il peste dans les embouteillages en écoutant France Info). Je fais l’hypothèse qu’il en parcourt le tiers à 25km/h (soit 120 heures), un deuxième tiers à 50km/h (soit 60 heures), et le dernier tiers à 100 km/h (soit 30 heures). Il sera donc resté assis 210 heures au volant de son véhicule à regarder défiler la bande blanche au bord de la route. Récapitulons : notre homme (les hommes aiment les voitures plus que les femmes, c’est pour cela que les publicités montrent de jolies jeunes femmes au volant) notre homme donc, aura passé 366 heures à travailler pour s’offrir la voiture de ses rêves (il a des rêves modestes) et 210 heures à la conduire ; soit un total de 576 heures sur l’année. Si l’on divise les 9000 km parcourus par les 576 heures consacrées à la belle Clio, notre heureux automobiliste se sera déplacé à la vitesse de 15 km/heure (soit la vitesse d’un cycliste utilisant un vieux biclou).
Mais le calcul demeure en deçà de la réalité, car notre homme paye également des impôts sur le revenu (à l’ État) et des impôts locaux (à la collectivité locale dans laquelle il réside). Ceux-ci financent la création et l’entretien des routes, les services de police qui les surveillent, le SAMU qui vient ’’ramasser’’ les accidentés, les services sociaux qui paient les pensions d’invalidité et autres désagréments dus aux transports automobiles... Sans compter la pollution (CO2, particules fines...) qui génère maladies et décès prématurés. Une récente étude internationale fait état d’un bilan sous-estimé de la mortalité due à la pollution atmosphérique, évaluée en France à 100.000 morts chaque année. Si l’on ajoute ces coûts induits (que je me sens incapable de calculer ; Illich, pour sa part, avait fait le calcul que les dépenses liées aux transports représentaient 23% du budget de la nation américaine), notre automobiliste serait surpris de constater que l’aiguille du compteur de vitesse de sa voiture oscillerait alors entre 6 et 10 km/h. Soit la vitesse d’un piéton ou celle d’un cycliste pas sportif pour un sou ! Pour les partisans du progrès technologique, le recours à la voiture électrique ne change rien à l’affaire !

« Aujourd’hui les gens travaillent une bonne partie de la journée seulement pour gagner l’argent nécessaire pour aller travailler. Depuis deux décennies, dans les pays industrialisés, la durée du trajet entre le logement et le lieu de travail a augmenté plus vite que n’a diminué, sur la même période, la durée de la journée de travail » écrivait Ivan Illich dans les années 1970. Depuis, la situation n’a fait qu’empirer. Selon une enquête du service statistique du ministère du Travail (DARES) réalisée en 2015, la durée moyenne de trajet domicile-travail est, en France, de 50 minutes chaque jour (68’ pour un Francilien), réalisé dans les trois quarts des cas en voiture individuelle. Plus d’un travailleur sur trois déclare être fatigué par sa journée de travail ; dans la moitié des cas, cette fatigue est imputée au trajet. Prendre son temps, vivre à son rythme, n’est-ce-pas un rêve que chacun de nous a déjà fait alors qu’il vivait une période de stress intense ? Dans une société conviviale où le temps n’est pas de l’argent, la lenteur (re)devient une valeur, nous enseigne Illich. (à suivre...)
Christian Lejosne

Les citations d’Ivan Illich sont extraites de Énergie et équité (Arthaud, poche, 2018)
Prochain épisode : Pourquoi sommes-nous devenus dépendants de l’automobile ?


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