Aux temps du corona [3]

mercredi 6 mai 2020
par  Christian LEJOSNE
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(Suite de l’épisode précédent)

Comment Coralie et David vivent-ils l’après coronavirus ? Comment peut se passer la vie après le dé-confinement ? Pour bien s’en rendre compte, il nous faut faire un grand bond en avant. De dix ans. Dix ans, ça n’est ni trop loin, trop futuriste, trop décalé par rapport à nos repères et comportements d’aujourd’hui. Ni trop près pour ne pas tomber dans une écriture au jour le jour où l’on se noie dans les détails et dont on oublie la finalité. Dix ans, donc, après leur longue séparation due au confinement contre le Covid-19, où en sont nos deux tourtereaux ?

Rassurez-vous, chère lectrice, cher lecteur, le virus n’a pas eu raison d’eux. Ils sont en vie, ils vont bien. Ils vivent ensemble dans un appartement, au quatrième étage d’un petit immeuble, dans la ville où ils se sont connus. Ils sont colocataires. Mais cette notion a pris un sens différent de celle que l’on connaissait avant le coronavirus. Beaucoup de mots ont pris une nouvelle signification. La notion de propriété a beaucoup évolué, laissant place à une foule d’objets en partage, en location ou en copropriété. La bulle immobilière d’avant le coronavirus avait fait grimper les prix dans la plupart des grandes villes, atteignant des montants prohibitifs et, par ricochet, des loyers indécents qui obligeaient nombre de familles modestes à s’installer de plus en plus loin des villes et à parcourir de longues distances pour aller travailler. Suite au Covid-19, le retour à la campagne avait été décidé par de nombreuses familles : moins de risques, moins de pollution, moins de transports, plus de télétravail... Avec l’effondrement des prix de l’immobilier en ville, de nombreux logements ont été mis en vente (précipitant un peu plus la chute des prix) ; les propriétaires se détournant de ce type de biens dont les revenus dégagés avaient considérablement baissé. Plutôt que d’acheter chacun son logement, des collectifs se sont créés, souvent par affinités et par désirs d’expérimenter de nouvelles façons d’habiter. Des familles se sont regroupées pour acheter collectivement des immeubles entiers qu’elles ont transformés à leur guise. Certains immeubles ont intégré des logements adaptés en rez-de-chaussée pour des personnes âgées, évitant ainsi le risque de regrouper les ’’vieux’’ en maisons de retraite. La catastrophe provoquée par le Covid-19 était encore dans les mémoires et toutes sortes d’alternatives aux regroupements de personnes âgées en un même lieu étaient bienvenues. Dans d’autres immeubles, certains logements ont été transformés en parties communes, évitant à chaque famille l’achat de biens qui pouvaient être partagés : machine à laver le linge, locaux où le faire sécher, chambres d’amis, bibliothèque, salle de jeux ou de projection... D’autres encore ont développé des services aux résidents : mini-crèches, lieux d’apprentissage dans des domaines allant du bricolage aux cours de langues, du jardinage à la philosophie... Au départ, ces cours se déroulaient principalement le soir, mais rapidement, ils furent occupés toute la journée, après que fut prise la décision de partager le travail et les revenus. Là encore, le Covid-19 avait joué son rôle de révélateur : les Premiers de corvée (personnels soignants, caissières de supermarchés, livreurs, éboueurs...) méritaient mieux que les salaires de misère qui leur étaient octroyés. Quand, à l’inverse, les Premiers de cordée, aux salaires mirobolants, généraient des activités inutiles au bien-être général, quand elles n’étaient pas directement nuisibles à l’humanité (les traders s’étaient tous reconvertis). Bref, la Loi pour la réduction des inégalités et du temps de travail, votée dès l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle génération d’hommes politiques ayant retrouvé le sens commun, cette loi donc, qui imposait une durée maximale de travail hebdomadaire de vingt heures, avait ouvert le champ à un considérable besoin de formation dans la population. Il faut dire que le monde changeait vite, des métiers, hier encore à la pointe, étaient devenus, du jour au lendemain, parfaitement inutiles. A l’inverse, de nouvelles compétences s’avéraient indispensables pour faire tourner ce monde d’après.

Le travail de Coralie consistait à s’occuper de trois personnes âgées vivant au bas de leur immeuble. Souvent, Zoé accompagnait sa mère. Elle aimait faire parler ces ’’anciens’’ de leur vie d’avant dont elle n’avait jamais connu le moindre épisode. C’était pour elle un voyage dans un autre monde. Dans un monde peu ragoûtant. Elle tremblait d’effroi lorsqu’on lui parlait des gens qu’on laissait vivre dans la rue, sans travail, sans toit, sans relations sociales. Un monde où l’on interdisait aux proches d’aller soutenir un parent agonisant à l’hôpital ou dans une maison de retraite. Un monde où les corps des morts s’entassaient dans des frigos, emballés comme de la viande de boucherie dans des sacs en plastique. Le monde d’avant paraissait effrayant aux personnes comme Zoé qui ne l’avaient pas connu. Vous l’aurez deviné, Zoé était la fille de David et Coralie. Pendant le confinement, un mois après la folle nuit où ils s’étaient retrouvés dans le parc public de leurs premiers amours, Coralie avait montré à David (dans un échange par Skype) sur l’écran de l’ordinateur un test de grossesse. Paniqué David, avait cru qu’elle avait le Co-vid 19.
— Mais, non, mon chéri, je suis simplement enceinte ! lui répondit-elle.
— Nom de Dieu ! C’est pas possible ! C’est quand j’ai pété la capote... admit David.

La question de ce qu’ils devaient faire ne se posa pas. Tous deux, alors qu’ils n’avaient jamais envisagé leur avenir commun (l’amour au jour le jour, telle avait été jusque là leur façon de vivre), avaient décidé qu’ils garderaient l’enfant. Péter la capote était devenu pour eux deux le symbole d’une bifurcation aussi inattendue que souhaitable de leur vie. Péter la capote, c’était la promesse que le pire n’est pas toujours certain. En période de pandémie, la vie primait sur tout le reste. Être réaliste, c’était croire que l’on pouvait changer radicalement. Dix ans plus tard, cette croyance était devenue leur raison de vivre. Et si l’un ou l’autre s’en éloignait, Zoé, par sa présence, se chargeait de lui rappeler.

David travaillait dans un atelier utilisant l’imprimante 3D pour confectionner des pièces détachées permettant de réparer tout ce qui pouvait être encore socialement utile. Une loi avait imposé l’arrêt de la publicité à des fins mercantiles et une autre loi obligeait les fabricants à assurer un service après-vente digne de ce nom, c’est-à-dire qu’un objet vendu devait pouvoir être réparable sur une période minimale de 10 à 30 ans (selon sa nature), sinon il devait être intégralement recyclable. Mais les articles vendus avant la promulgation de cette loi n’étaient pas condamnés à finir en déchetterie. Des ateliers s’étaient installés un peu partout et l’on pouvait venir y faire réparer sa machine à laver le linge, son grille-pain et même ses jouets cassés. L’imprimante 3D permettait de refabriquer la pièce défaillante, le client repartait avec un appareil en bon état de fonctionnement en s’acquittant d’une somme modique. Mais la vraie vie de David commençait après le travail. Il avait conservé sa passion pour le football et y consacrait une bonne part de son temps libre en qualité d’entraîneur d’une équipe mixte de poussins. Le sport avait, lui aussi, beaucoup changé. C’était devenu un art à part entière. On jouait pour la beauté du geste et pour valoriser le travail d’équipe. L’époque de la compétition, de la rivalité et du profit, qui avait tant gangrené les fédérations sportives, était révolue. La mixité dans les pratiques sportives avait fortement contribué à changer les mentalités sur les terrains et dans les vestiaires. La virilité en avait pris un sérieux coup !

Zoé faisait partie des gamins que David entraînait. Elle était l’objet de l’adoration de son père tant elle semblait experte dans le maniement du ballon rond. Rayonnante, vive, gaie, enthousiaste, jolie comme un cœur, elle était devenue une dribbleuse de première classe qui faisait la fierté de son père. Elle était surtout le symbole d’une vie nouvelle. Une vie où le fait de péter la capote n’est pas signe de drame mais ouvre la voie à de suprêmes opportunités. Zoé en était un vibrant exemple.
(A suivre...)


la suite : ICI

Si vous avez manqué le début : Aux temps du corona [1] et Aux temps du corona [2]


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