Aux temps du corona [1]

dimanche 29 mars 2020
par  Christian LEJOSNE
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Je n’ai rien vu venir. Je parle du coronavirus. J’étais pourtant relativement aguerri. Alors que l’épidémie se déclarait en Chine, je lisais Comment tout peut s’effondrer (1) de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, un essai datant de 2015 qui démontre, de façon argumentée et rationnelle, la fragilité de nos sociétés interconnectées et pointe diverses crises potentiellement devant nous. Parmi les risques évoqués dans le livre, le réchauffement climatique dont tout le monde – ou presque – a aujourd’hui conscience, la baisse de la biodiversité, la fragilité de nos systèmes financiers, la raréfaction des énergies pétrole-gaz, les possibles pandémies... J’étais donc prévenu. Pourtant, je n’ai rien vu venir...

Même après l’arrivée du virus en Italie, je continuais à vivre comme si de rien n’était... C’est fou ce que l’on peut s’aveugler, ne pas vouloir voir l’évidence... Est-ce pour cela que le monde va si mal ? Par aveuglement ? Dans son livre, Pablo Servigne explique que les dirigeants des états et des grandes firmes vivent dans un monde protégé, loin des contingences de la vie de tous les jours (ils voyagent en jet privé, un véhicule climatisé avec chauffeur les attend à la sortie du jet, les dépose où ils doivent se rendre, salle de congrès, hôtel de luxe, grands restaurants... ; un tas de personnes s’occupent des moindres détails de leur vie). Hors-sol, ils sont les derniers à ressentir la situation qui se dégrade. Jusqu’au bout, ils continuent leur ’’business as usual’’. C’est une des raisons qui expliquerait la fin de certaines civilisations. Les autres principales causes de l’effondrement des sociétés sont l’augmentation des inégalités et une exorbitante consommation des ressources naturelles. Si toutes ces conditions sont réunies, l’effondrement peut être rapide et irréversible. Sans commentaire !

Depuis le 17 mars, comme vous, je suis confiné dans mon logement. Je ne me plains pas, j’ai un jardin, je vis dans le Sud et, en ce moment, le temps est clément. Ma vie ne ressemble en rien à celle d’une famille nombreuse résidant dans un petit appartement en haut d’une tour en plein cœur d’une ZUP. Mes réflexions sont donc relatives et ne visent pas à l’exhaustivité. En la circonstance, faisons preuve d’humilité et d’humanité, c’est d’ailleurs ce qui caractérise la majeure partie des comportements de nos congénères, à quelques nuances près (2). Tout de même, sans qu’on ne l’ait vu venir, la vie, d’un coup, a pris une drôle de tournure. D’autres avaient déjà tenté d’arrêter la machine. Rappelez-vous les Gilets Jaunes sur les ronds-points et aux Champs-Élysées, c’était il y a une grosse année... Tout juste parvenaient-ils à décrocher 17 milliards d’euros. Puis, les syndicats, plus ou moins unis, bloquant les avenues par de larges manifestations contre la réforme des retraites, obtenaient, quant à eux, peau-de-balle ! Les jeunes, manifestant tous les vendredis dans les rues du monde entier, derrière la jeune Suédoise, exhortant les dirigeants à agir vraiment contre le réchauffement climatique, regardés au mieux avec condescendance, au pire avec la plus extrême mauvaise foi par la majeure partie de la classe politique internationale. Et puis, arrive un petit virus, dont la taille ne doit pas dépasser quelques microns, qui parvient d’un coup d’un seul à stopper nette la mécanique économique mondiale ! Dans la foulée, les états sollicitent l’avis des scientifiques, qu’hier encore ils s’empressaient d’oublier (par exemple ceux du Groupement d’experts Intercontinental sur l’Évolution du Climat (GIEC) intimant aux pouvoirs publics de respecter les accords de Paris de 2015). Tandis que les banques centrales débloquent des milliards d’euros et de dollars quand, quelques semaines auparavant, les règles d’or de la rigueur demeuraient intouchables et que la transition vers les énergies renouvelables n’était que faiblement soutenue. Faut-il donc que des catastrophes adviennent pour que les pouvoirs en place réagissent ?

En son temps, le dessinateur Gébé en avait rêvé, la mondialisation l’a fait ! L’an 01 (3) est arrivé ... Tout s’est arrêté. Une sorte de burn-out planétaire. Plus fort qu’un soulèvement. Mieux qu’une grève générale ! Plus incroyable que le plus imaginatif des romans de science-fiction. Un petit virus a grippé – pourrait-on dire, si le mot ne possédait en lui-même la puissance intrinsèque de la contamination – la belle mécanique économique savamment élaborée depuis plus de deux cents ans. Comme un grand corps malade, exténué de toujours trop vouloir en faire, notre système s’est, d’un coup, condamné à l’immobilité. A l’arrêt, confinés, enfermés chez soi, voilà une bien étrange situation. Tout à coup, le calme, le silence, l’inactivité offrent paradoxalement vacuité et plénitude. Un temps de cerveau enfin disponible (qui n’est pas délibérément orienté vers la consommation de Coca-Cola ou d’autres produits formatés qui faisaient tant rêver un certain pédégé de TF1 – Paix à son âme). Voilà qui n’est pas banal. Du jamais vu depuis pas mal de générations. Plus rien d’urgent à faire. Comme vous, les pages de mon agenda sont ostensiblement blanches, semblables à une épaisse couche de neige fraîchement tombée, recouvrant le sol et rendant tout déplacement impossible. Un temps suspendu...

Alors, je me prends à rêver... ’’L’an 01, c’est maintenant !’’ (Mal conseillé, Hollande s’était trompé de formule magique, voilà pourquoi son règne nous a mené dans l’impasse). « On arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste » prédisait le bédéiste Gébé... Chiche, répond le COVID-19... Vivre sans travailler, sans activité, sans avoir à courir après la prochaine échéance. Passer du temps en famille, avec son conjoint, ses enfants. Tous les magasins, hormis les commerces alimentaires et les pharmacies, étant fermés, inutile de suivre la mode – d’ailleurs, le téléphone, qui sonnait toutes les heures pour nous vendre isolation de combles, assurances moins chères, forfaits à bon marché et j’en passe, s’est enfin tu. Inutile d’enfiler un pantalon bas de ceinture avec aplats de peinture blanche aux fesses. Les rues étant désertes, plus personne ne se sent jugé par le regard des autres. Terminée la consommation ostentatoire qui consiste à se comparer à autrui et donne envie de posséder ce que l’on n’a pas (encore), toute cette mécanique de différenciation visant à exhiber les signes d’un statut qui se veut toujours un peu au-dessus de ce que l’on croit être socialement et pousse à toujours plus consommer. Hormis dans les hôpitaux, les urgences urgentes à traiter en priorité ont perdu toute réalité ; chacun dispose devant soi d’un temps libre considérable dont l’horizon demeure invisible... Un temps propice à la réflexion, au retour sur soi, qui questionne le sens à donner à sa vie. D’autant que la vie, aux temps du corona, est redevenue un bien précieux. Bien plus précieux que tous les biens dont on pouvait, naguère, rêver et qui aujourd’hui ont perdu toute valeur. Alors, pour parler comme quelqu’un de bien, aujourd’hui, I have a dream. Je fais le rêve qu’une fois cette pandémie enrayée, avant que les maîtres du monde nous exhortent à reprendre le ’’business as usual’’, nous réfléchissions à deux fois et nous posions vraiment la question de ce qui nous importe dans cette vie : les biens ou les liens ? Car au final, n’est-ce-pas là, la seule question qui vaille ?

Christian Lejosne



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(1) Éditions du Seuil
(2) « Quand un syndicat patronal dit aux entreprises “arrêtez d’aller bosser, arrêtez de faire vos chantiers”, ça c’est du défaitisme » a lancé la ministre du travail le 19 mars dernier sur LCI, à la suite du communiqué publié la veille par les trois fédérations patronales du bâtiment appelant leurs adhérents à un arrêt temporaire des chantiers, afin de trouver des solutions pour protéger les ouvriers contre le coronavirus. (source Médiapart) Alors qu’en Italie, le gouvernement renforce la stratégie du confinement, n’hésitant pas à stopper la production, en France, les ministres (du travail, de l’agriculture...) incitent à reprendre le travail. Est-ce là une mise en œuvre de la politique du « en même temps » prônée par le président de la République ? Une injonction paradoxale qui consiste en même temps à dire « Restez chez vous » et « Retournez travailler » ?
(3) L’An 01 est une bande dessinée publiée de 1971 à 1974 sous forme de série dans Politique Hebdo, puis dans Charlie Mensuel et Charlie Hebdo, avant d’être éditée en album puis réalisée en film par Jacques Doillon. Elle narre un abandon utopique, consensuel et festif de l’économie de marché et du productivisme. La population décide d’un certain nombre de résolutions dont la première est « On arrête tout » et la deuxième « Après un temps d’arrêt total, ne seront ranimés - avec réticence - que les services et les productions dont le manque se révélera intolérable. Probablement : l’eau pour boire, l’électricité pour lire le soir, la T.S.F. pour dire "Ce n’est pas la fin du monde, c’est l’An 01, et maintenant une page de Mécanique céleste" ». L’entrée en vigueur de ces résolutions correspond au premier jour d’une ère nouvelle, l’An 01. (extrait tiré de Wikipédia)


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