Question(s) d’identité(s) #2

vendredi 2 novembre 2018
par  Christian LEJOSNE
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Résumé du chapitre précédent Lire le chapitre entier : Nous sommes incapables de constater sans aussitôt chercher à ’’comprendre’’ par le biais de récits, c’est-à-dire de fictions, affirme Nancy Huston dans un essai intitulé L’espèce fabulatrice (1). « Moi, je est une fiction. En pénétrant dans notre cerveau, les fictions le forment et le transforment. Plutôt que nous ne les fabriquions, ce sont elles qui nous fabriquent, bricolant pour chacun de nous, au cours des premières années de sa vie, un soi. Devenir soi – ou plutôt se façonner un soi – c’est activer, à partir d’un contexte familial et culturel donné, toujours particulier, le mécanisme de la narration » précise-t-elle. Si la vie est une fiction, d’autres peuvent lui être substituées... Examinons aujourd’hui les opinions politiques auxquelles j’ai échappé...

Quand Christian était enfant, la politique était une affaire d’hommes ; les femmes avaient obtenu le droit de vote peu de temps auparavant, c’est dire ! La famille comportait peu d’hommes : la plupart étaient morts. Restait le grand-père maternel, membre du Parti communiste français depuis des décennies. « Je vais casser mon télé », hurlait-il lorsqu’il voyait de Gaulle en train de discourir sur l’écran noir et blanc de son téléviseur. (Si son grand-père avait été moins autoritaire, Christian serait-il devenu communiste ?...)

La famille du père n’était composée que de femmes. Peureuses de tout, elles étaient favorables au maintien de ce qu’elles connaissaient ayant une peur panique du moindre changement. (Si elles avaient plus souvent accueilli Christian chez elles, aurait-il voté à droite ?...)

Comment mon père avait-il réussi à se désolidariser de l’idéologie de sa famille ? Fuir en se mariant avait été le combat de sa vie. Il pouvait donc se dire de gauche, sans être militant. Il aimait commenter autour de la table familiale les actualités diffusées sur les ondes libres de Radio Luxembourg. Ses propos relevaient tout à la fois du bon sens paysan (ses grands-parents l’étaient), de la conscience ouvrière (à laquelle il appartenait) et d’une certaine exubérance dont il usait uniquement en petit comité. Bien qu’il fut un être réservé, discret et bienveillant envers toute forme de vie, il usait volontiers de la référence à la Révolution française et avait un penchant récurrent pour un usage industrieux de la guillotine sur la place publique. Ses propos faisaient rire la famille tant ils étaient en décalage avec la bonhomie du personnage qui les énonçait. Même enfant, Christian ne crut jamais à la réalité des discours enflammés de son propre père. (Si son père avait été plus convaincant... ).

Il y eut la sixième qui fut pour Christian à la fois une grande peur et une grande délivrance. Un pas de plus dans un monde inconnu... mais peut-être aussi l’opportunité de quitter ce monde si fermé, si angoissant de l’enfance. Bien qu’il fût plus jeune que ses camarades de classe, malgré le fait qu’il soit malingre et peureux, il disposait d’une pièce maîtresse dans son jeu : son frère Patrick était en terminale dans le même établissement scolaire que lui. La vie prit une nouvelle coloration. Christian terminait son assiette, lui qui, auparavant, mangeait si peu. Il grandissait. Prenait ses marques en marchant dans les pas de son frère. Le souffle de Mai 68 n’était pas retombé... Son frère, au lycée, faisait partie des contestataires, organisant assemblées générales et mouvements de grève pour revendiquer de nouveaux droits : une salle à destination exclusive des élèves, sans surveillants ni professeurs pour encadrer les lycéens. ’’B12 sans conditions !’’ telle était une des revendications – B12 : le nom d’une salle au premier étage du bâtiment B. Un midi, lors du repas en famille, Christian expliqua que le principal du collège était venu dans sa classe pour dire que l’assemblée générale qui se tiendrait dans le hall à la fin de la journée était interdite aux collégiens. Après les cours, alors qu’il était dans le vestiaire, son frère Patrick, accompagné de quelques camarades, vint demander à Christian s’il acceptait de participer à l’assemblée générale. Comme il semblait réticent, les camarades de son frère le soulevèrent de terre et le portèrent jusque dans le hall où il répéta ce que le principal était venu dire dans sa classe, sous les acclamations des lycéens rassemblés, tandis que, sous les huées, le chef d’établissement tentait de le démentir. Sans que personne n’en ait alors conscience, cet épisode occupa une importante place dans le devenir de Christian. (Si son frère n’avait pas contesté...)

L’année suivante, pour la première fois de sa vie, Christian se lia d’amitié avec un élève de sa classe. Pierre était un garçon discret. Pierre était surtout un athlète inscrit dans le même club sportif que les deux frères de Christian, ce qui le rendait plus accessible. Il fallut du temps, presque une année scolaire, pour les rapprocher tout-à-fait. Mais cette lente stratégie d’approche, comme le thé qui lentement infuse, allait donner une amitié équilibrée et délicate, forte et persistante, qui marquerait durablement leur jeunesse. (Si Christian avait sympathisé avec V. qui aimait les armes à feu...)

Pierre avait une appétence pour la nature. Christian dans les pas de son frère détestait l’armée. Son frère lui avait fait découvrir la chanson de Graeme Allwright « Jusqu’à la ceinture ». Christian, en voyant la pochette du disque s’était écrié affolé : Mais c’est un Anglais !, singeant les propos clairement franchouillards de leur mère. Avec beaucoup de patience, Patrick lui proposa d’écouter la chanson avant de juger le chanteur. Comme il prenait les conseils de son frère pour argent comptant, Christian écouta et aima immédiatement cette chanson délibérément antimilitariste et l’étrange accent de son auteur. Pierre apporta donc une note écologique à Christian qui lui offrit, en échange, le pacifisme. C’est ainsi qu’adolescents, ils firent campagne pour le premier candidat écologiste à l’élection présidentielle de 1974. René Dumont obtint 1,32 % des voix. Galvanisé par cette expérience, Christian fut alors de tous les combats : il se considérait en mission dans un monde binaire. Il est CONTRE : la bombe à Mururoa – les centrales atomiques – les quartiers de haute sécurité – Franco – la peine de mort – Pinochet – les généraux – l’armée – la police – le fascisme – la guerre – la torture. Et POUR : la mixité au lycée – les immigrés des foyers – la Palestine – la paix – la liberté d’avorter – la contraception libre et gratuite – le droit de vote des étrangers – la liberté d’expression – sauver Puig Antich – boycotter la coupe du monde en Argentine ainsi que les oranges Oustpan de l’apartheid en Afrique du Sud – soutenir les objecteurs de conscience – fermer le camp militaire du Larzac – marcher pour l’égalité – et sans doute bien d’autres choses encore dont il a oublié la nature... Sans qu’il n’en ait conscience alors, ces combats étaient d’abord pour lui : 1. une façon de dépasser ses peurs ; 2. un moyen de s’éloigner de ses parents ; 3. une manière de contester le monde ancien dans lequel il pensait avoir été malmené. A plusieurs reprises, Christian fut amené à commettre des actions illégales mais jamais il ne fut inquiété. (S’il s’était fait arrêter par la police...)

Après la répression sanglante de la manifestation antinucléaire contre Superphénix, la centrale nucléaire en construction à Malville (Isère), les positions militantes se radicalisèrent et l’on peut se demander pourquoi Christian ne rejoignit pas les mouvements d’ultra-gauche qui émergèrent alors. (S’il s’était radicalisé...)

Le 10 mai 1981 voyait la victoire de François Mitterrand à l’élection présidentielle. Sans illusion, Christian fit la tournée des divers rassemblements, allant jusqu’à boire un verre au siège du Parti Socialiste contre lequel, pourtant, il accumulait les griefs. Passant par la maison de ses parents, il partagea une bouteille de champagne que son père avait débouchée pour l’occasion, trop heureux d’en finir avec trente ans de règne unilatéral de la droite. Les années suivantes, Christian continua à militer, créa avec d’autres une radio libre, s’engagea dans des associations et mouvements divers. Mais jamais il n’entra dans un parti politique, se situant toujours à la marge des organisations, ayant sans doute trop peur d’y perdre sa liberté de penser, durement gagnée. (S’il était entré en 1981 au Parti socialiste, serait-il aujourd’hui devenu marcheur ?)

« Être civilisé, c’est reconnaître l’identité comme une construction, s’intéresser à mille textes et, par là, apprendre à s’identifier à des êtres qui ne vous ressemblent pas » conclut Nancy Huston. Ami(e) lecteur(trice), te reconnais-tu dans cette définition ?

Christian LEJOSNE

(1) Actes Sud, 2008


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