Le roman de l’été

mardi 28 août 2018
par  Christian LEJOSNE
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Été chaud et étouffant, les degrés s’ajoutant jour après jour aux degrés : 34, 35, 36, 37, 38 et lorsque les 40° furent atteints, le goudron des routes se transforma en flaques collantes et visqueuses sur lesquelles glissaient les roues des voitures, les dalles de la terrasse brûlaient sous les pieds rendant impossible toute station debout prolongée, les insectes tentaient par tous les moyens d’investir la maison où la chaleur était moindre : les guêpes tournoyaient dans l’air saturé, de leurs colonnes organisées et rectilignes les fourmis colonisaient chaque jour de nouveaux espaces, les moustiques de plus en plus voraces se faufilaient à travers rideaux et vêtements, piquaient à tout-va, aspirant un sang devenu avec la chaleur plus appétissant. Comme un avion sans ailes, le vrombissement du ventilateur rythmait les jours, de son refrain coutumier, plus sûrement que le tic-tac de l’horloge. Les nuits finirent par ressembler aux jours qui ressemblaient aux nuits qui avaient la consistance d’une somnolence perpétuelle.

O. avait procrastiné. Elle avait mis quatre mois à retourner corrigé le manuscrit d’un roman que C. lui avait envoyé au printemps dernier. Dès réception, C. se replongea dans les pages de son manuscrit et entreprit de lire les commentaires de O. dont la plupart, selon lui, étaient pertinents, beaucoup de petites suppressions bien vues, une phrase ici, là un adjectif, et puis il y avait toutes les phrases bancales, elles étaient beaucoup trop nombreuses, il avait honte de le reconnaître, des erreurs qu’il n’avait pas réussi à repérer malgré des douzaines de relectures, et au cours des jours qui suivirent C. s’attaqua à chacune de ces bourdes stylistiques et aux répétitions agaçantes, et quand ce travail fut achevé, il envoya le manuscrit par mail à une amie de O. qui travaille dans une maison d’édition spécialisée dans les livres pour la jeunesse afin de clarifier si ce roman est destiné à un public adulte ou adolescent. Sa réponse ne se fit pas attendre : « selon moi, ce livre s’adresse à un public adulte, sans hésitations. »

Cet été-là offrit à C. l’occasion de revoir N. Bien qu’elle continuait à écrire presque chaque jour dans son journal intime, N. ne diffusait plus aucun de ses écrits, expliqua-t-elle, la tête légèrement tournée vers le côté opposé à C., alors qu’ils pique-niquaient sur une table en bois, installés cote-à-cote sur le même banc et que son regard fuyait loin vers les montagnes environnantes. « J’ai honte de me mettre en avant » finit-elle par dire à voix basse... C. connaissait bien ce phénomène, ayant lui-même ressenti cette paradoxale impression de vouloir se cacher au moment où il effectuait un effort surhumain pour lire ces propres textes. Il était si timide à propos de ses réussites qu’il aurait préféré quitter la pièce plutôt que d’ouvrir la bouche pour se vanter. Tout de même, dit-il à N. pour l’inciter à diffuser à nouveau ses textes d’une grande poésie, cela fait froid dans le dos d’imaginer un monde où personne ne dévoilerait rien de ses créations... Un monde sans auteur ni artiste. Un monde où les livres ne seraient plus nécessaires... Sur la route du retour, en voyant des enseignes de restaurant – telles que ’’Les vents d’anges’’ ou ’’L’heureux pot’’ – C. se demanda quel effet ces intitulés à connotation scatologique pouvait produire sur la clientèle potentielle. Le monde était fait d’histoires, tellement d’histoires différentes que si on les rassemblait toutes pour les mettre dans un livre, celui-ci ferait neuf cents millions de pages...

Cet été-là, C. rencontra M., N. et P., trois personnes qu’il avait connues longtemps auparavant. Aucune n’était prédestinée à écrire, pourtant chacune avait publié des textes. Ces rencontres se déroulèrent non loin de là où avaient vécu les parents de C. durant les trente dernières années de leur vie. C. acheta du vin à la cave coopérative où son père se fournissait plutôt que d’aller se recueillir au crématorium où ses cendres avaient été dispersées... Il se demanda pourquoi ses parents, qui avaient passé un nombre incalculable d’heures durant leur vie à aller fleurir les tombes de leurs proches, s’étaient fait incinérer et n’avaient pas souhaité que leurs cendres soient placées dans un cimetière. Il se souvint de sa mère demandant à ce que ses cendres soient dispersées au jardin du souvenir du crématorium où elle allait être incinérée et non pas là où celles de son mari avaient été déposées huit ans auparavant. Cette décision paradoxale avait-elle été prise par dépit (à la fin de sa vie, sa mère était pressée d’en finir), par volonté de jeter par-dessus bord les conventions sociales qui lui avaient entravée la vie, imaginait-elle que ses fils ne prendraient pas la peine de fleurir ces différents lieux, ou bien était-ce l’ultime geste d’amour d’une mère envers ses trois fils, leur épargnant ainsi une éternelle contrainte (pour ne pas dire une éternelle corvée) ? Sans doute avait-elle compris, bien avant C., que les morts accompagnent les vivants plus sûrement que les vivants eux-mêmes... Dieu n’était nulle part, se dit-il, mais la vie était partout et vivants et morts étaient unis.

C. se délecta à lire 4321, le dernier roman de Paul Auster. Un livre de 1020 pages dont il dut relire plusieurs fois le début, jusqu’à ce qu’il comprenne que le même personnage, appelé Fergusson, vivait dans quatre histoires parallèles... Comme il aimait décortiquer la façon dont certains auteurs écrivent leurs romans, C. réalisa une prise de notes au fur et à mesure de sa lecture, un peu comme s’il écrivait un cinquième livre...

C. écrivit un texte dans lequel il racontait la vie d’un personnage sans suivre un fil continu, en se plongeant dans des moments séparés les uns des autres pour approfondir une action, une pensée, une impulsion avant de sauter à l’épisode suivant, et en dépit des ruptures et des silences qui subsistaient entre chaque épisode isolé, C. imaginait que le lecteur recollerait mentalement les morceaux de sorte que les scènes accumulées s’additionneraient pour former quelque chose qui ressemblerait à une histoire, ou peut-être plus qu’une histoire, un vrai roman miniature.

Christian LEJOSNE

Les phrases en italiques sont toutes extraites du roman 4321 de Paul Auster, Actes Sud, 2018


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