Après le silence

mercredi 24 janvier 2018
par  Paul MASSON
popularité : 6%

Après le silence [1] est le premier livre de Didier Castino, il a reçu en 2015 le Prix du Premier roman et le Prix Eugène Dabit.

Louis, le personnage principal, père du narrateur est ouvrier. Le premier tiers du livre parle de l’usine, référence permanente. L’usine façonne Louis, elle structure la vie de sa famille. Elle constitue le premier lieu de conditionnement de la vie ouvrière. Un accident du travail va faire basculer le système familial : Louis meurt écrasé par la chute d’un moule de plusieurs tonnes, le crochet du pont roulant a cassé. Ce drame, c’est encore l’usine. L’enterrement restitue la culture du milieu qui a perdu un des siens. Les participants aux obsèques connaissent la violence que leur classe doit subir et affronter, nous restons immergé dans la condition ouvrière.
La mort du père détruit le système familial, chacun doit prendre une nouvelle place. [2] Dans ce nouveau contexte, l’auteur fait dire au père mort : Des hommes qui sont venus après moi et qui ont compris qu’il fallait que je reste un homme. Même mort, il fallait qu’un père reste… Des hommes qui ont partagé la place du père. Des hommes debout pour qu’existe encore celui qui vient de mourir. Les fils vont également se voir amener à assumer des rôles nouveaux, pas choisis. Un nouveau système relationnel se tisse dans cette famille. On perçoit les injonctions du milieu, les places prises par le docteur Massi, par Henri, le frère de Louis et Alexandre l’ami enseignant de la famille. Louis mort dit à son fils Alexandre est là où je ne suis plus, où tu te perds… c’est une main-forte, une voix qui raisonne.… C’est un professeur, ce n’est pas un ouvrier.
Au trois quarts du livre, un basculement se produit, le plus jeune fils, devenu adulte et père à son tour, n’accepte plus la parole de ce père mort, n’accepte plus le discours sur son père. Il prend la parole. On invente ce qu’on n’a plus, ce qui nous manque, ce qu’on a perdu, on invente avec ce qui nous reste de toi… c’est ça aussi vivre après ta mort, vivre malgré ta mort. Mais j’arrête maintenant… foutre en l’air la rengaine, le mythe éternel… Parler après le silence. Le plus jeune fils raconte comment il s’est approprié le décès de son père. Il parle de l’enterrement et du procès dont on l’a privé parce qu’il était trop jeune, raconte comment il a cherché les traces abandonnées dans un carton où l’on a rassemblé les affaires de Louis. Il explique ses difficultés à se construire une représentation propre, détachée du discours mythifié construit autour du père qui n’est plus. Il explique qu’en quarante ans le monde a changé. Je n’ai jamais mis les pieds dans une usine, je n’en connais pas l’odeur, la chaleur. Il constate qu’adulte, il n’est pas conforme au modèle d’homme qu’on a fait de son père. Le lecteur perçoit les difficultés du fils à gérer une tension interne. Le personnage se débat. Pris entre son désir de s’émanciper de la pression du mythe paternel construit par sa culture ouvrière d’origine et son désir d’assumer sa situation dans le monde actuel. Il dit : Régler mes comptes avec toi, je ne sais pas si c’est possible et plus loin : Je ne suis pas ouvrier et je t’emmerde.
On retrouve dans Après le silence les conflits de loyauté, colonne vertébrale de la majorité des livres d’Annie Ernaux [3]. La résolution de cette névrose de classe [4] est ici complexifiée par le fait du père décédé, absent quand enfant, adolescent et jeune adulte, il se construit.

Un livre riche restituant une culture, celle de la classe ouvrière des années 1960-1970. J’ai d’ailleurs classé Après le silence à coté de Michel Rondet d’André Philippe, à coté de Germinal de Zola et des ouvrages de Van Der Meersch [5]
Mais ce livre est également une illustration très bien rendue de l’approche systémique des relations familiales et des difficultés à vivre les conflits de loyauté.

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[1Après le silence Didier Castino édition Liana Lévi - 2016

[2Les textes en italique sont extraits du roman

[4La névrose de classe Vincent de Gaulejac Hommes et groupes éditeurs - 1992


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