Tombé du ciel

vendredi 14 avril 2017
par  Christian LEJOSNE
popularité : 10%

C’est un livre inclassable. Un récit, une tranche de vie, une histoire d’en France, un poème, un mirage. Un miracle aussi. Son titre : "Je vis pas ma vie, je la rêve" (1). Signé : Jacques Higelin avec Valérie Lehoux (2). Du Higelin pur jus ! 75 ans de la vie du chanteur en 414 pages. Une révélation pour moi qui venait tout juste de relire plusieurs livres « d’éducation positive ». Une façon de lire la vie de Jacques Higelin comme un cas d’école.

Jacques a trois ans et demi lorsqu’il est réveillé par les sirènes. Nous sommes le 29 mars 1944. Sa famille habite Brou-sur-Chantereine, une petite commune de l’est parisien, qui sert de transit pour les convois allemands, transportant carburants, munitions, blindés et troupes. Peu après le débarquement en Normandie, le commandement anglais décide de frapper cette zone. Les avions britanniques larguent leurs bombes. Les trains de munitions et d’essence explosent. La famille Higelin vit à quelques centaines de mètres de la gare, dans une cité de cheminots. Quand les sirènes retentissent, ils fuient leur maison. « Une bombe est tombée, tout près. Un bruit terrible. Nous avons fait un bond, je me suis retrouvé sous mon père, le visage plein de poussière. Et la bouche pleine de terre. Dans la rue d’à côté, dix-huit personnes ont été tuées. Quand nous nous sommes relevés, mon père m’a fait grimper sur son dos et s’est mis à marcher. Je voyais les flammes au loin (…) Le bombardement, c’est peut-être mon premier souvenir. La terreur m’a saisi le corps. Mes parents m’ont raconté que dans les années suivantes, je dormais en bougeant la tête, de droite à gauche, comme pour chasser les angoisses. Jusqu’à l’âge de onze ans, j’ai pissé au lit chaque fois qu’un avion passait au-dessus de la maison. »

Selon Oliver Schubbe, thérapeute berlinois spécialisé dans le traumatisme, la moitié des enfants de la guerre 39-45 a vécu un événement traumatique. Un tiers souffre de troubles psychiques et un quart en est sérieusement handicapé dans l’accomplissement de sa vie (3). Alice Miller, spécialiste de l’enfance et de ses traumatismes, prend l’exemple de Picasso qui, alors qu’il n’avait que trois ans, a vécu un tremblement de terre dans la ville espagnole de Malaga où vivait sa famille. Il traversa la ville détruite et en flammes dans les bras de son père. « Les bras protecteurs du père ont permis à ce petit garçon de surmonter au mieux l’expérience précoce de l’horreur. Ayant bénéficié de ce refuge, il put enregistrer ce qu’il avait vu de manière à pouvoir l’exprimer toujours sous de nouvelles formes artistiques. Il échappa à l’aliénation émotionnelle totale qui est le lot de tant de vies humaines.  (4) » Jacques Higelin, également, a pu ne pas refouler cet événement. Il l’a gardé présent dans son esprit au point qu’il parvient, lors de l’écriture du livre avec Valérie Lehoux, à retrouver l’emplacement exact où eut lieu cet épisode : un talus haut perché duquel on avait « une vue plongeante sur tout le triage ».

D’autres éléments éducatifs ont contribué à l’épanouissement de Jacques Higelin, enfant. Sa mère était à l’écoute de ses besoins vitaux. C’était un enfant solitaire, qui jouait à l’écart de ceux de son âge. Elle disait de lui : « Jacky, il faut le laisser tranquille. Si vous ne l’aimez pas, vous n’obtiendrez rien de lui.  » Et Higelin de préciser : « J’étais un enfant rêveur. Très sauvage, parfois très joyeux. Ma mère était ma complice en liberté et en rêverie. Pendant des heures, elle m’écoutait lui lire des poèmes, lui raconter des histoires. Elle m’a laissé libre.  » Dans son livre, Le drame de l’enfant doué (5), Alice Miller revient sur les besoins de l’enfant : « Tout enfant a le besoin légitime d’être vu, compris, pris au sérieux et respecté par sa mère. Durant les premières semaines, les premiers mois de son existence, il lui faut pouvoir disposer d’elle, en faire usage, se refléter en elle.  »

A plusieurs occasions, le petit Jacques bénéficie également de ce qu’Alice Miller appelle « un témoin lucide ». Un adulte qui soutient l’enfant dans ses efforts pour être lui-même et se comporte avec lui comme son avocat. A l’école, Jacques ne se lie pas facilement avec les gamins de son âge. Il préfère la compagnie des plus petits, les appâtant, aux récréations, en leur racontant des histoires qu’il invente. La directrice de l’école le remarque et lui propose de monter un spectacle pour les petits et de terminer par un texte qu’il déclame. Le lendemain de la représentation, la directrice passe voir les parents de Jacques et leur dit : « Cet enfant est doué pour la parole et pour la scène. Il a de l’imagination, un vrai artiste. C’est la voie qu’il doit suivre. Et le mieux que vous ayez à faire, c’est de l’encourager. Il ne fera jamais rien d’autre avec autant de cœur, de passion et de foi. » Denise, la demi-sœur de sa mère a également joué un rôle déterminant. Elle était peintre. « Elle me parlait. Elle me considérait. Elle s’adressait à moi comme à un adulte, capable de réfléchir, d’avoir ses propres opinions. Tout à coup, on me demandait mon avis. Elle est la première à l’avoir fait.  »

Dès 14 ans, Jacques quitte l’école pour prendre des cours de théâtre, sans que ses parents ne s’y opposent. Quand il parle de sa carrière artistique avec le recul dû à son âge, il dit qu’elle tient beaucoup à son attitude en scène, et que c’est avant tout le théâtre qui lui a donnée. René Simon (du Cours Simon) disait de lui : « Celui-là, on dirait un moulin à vent, faudrait le ficeler pour qu’il reste tranquille.  » Qui a déjà vu Higelin sur scène sait que c’est pure vérité. Le rapprochement avec son expérience d’enfance saute aux yeux : l’enfant Jacques conserve en lui l’image d’un bombardement comme premier souvenir quand il se jette à terre en hurlant, protégé par la présence rassurante de son père. L’adulte Higelin sur scène ne fait pas autre chose. Il gesticule, se jette par terre en hurlant des chansons rock, sous le regard approbateur des spectateurs. L’image du monde selon Higelin, celle qu’il s’est construite dans les premières scènes conscientes de sa vie et que l’on retrouve tout au long de son œuvre, est une sorte de guerre permanente [contre ceux qui «  humilient les autres »], une guerre dans laquelle il ne peut s’en sortir qu’en gesticulant, en se jetant à terre et en hurlant. Ce qu’il fait encore aujourd’hui, à soixante quinze ans !

S’il n’avait pas vécu le bombardement de 1944 dans les bras protecteurs de son père, s’il n’avait pas eu une mère aimante, s’il n’avait pas vécu dans l’entourage de témoins lucides à l’écoute de ses besoins vitaux, que serait devenu Jacques Higelin ? Un être perturbé, usant d’anxiolytiques toute sa vie ? Un fonctionnaire obéissant, rassuré d’exécuter les ordres de sa hiérarchie ? Un loubard indomptable qui en veut à la terre entière ? Sans doute pas l’homme créatif, inventif, à l’écoute de ceux qui l’entourent, ouvert sur le monde, ouvert à l’autre dans sa différence.

Un soir, au Casino de Paris, Jacques Higelin est capté par le regard d’une petite fille assise au premier rang. Il se met à improviser pour elle « une belle histoire d’amour véritable  ». Quelques jours plus tard, il reçoit une lettre de la mère de la petite, racontant son histoire : la petite fille avait été violée. Depuis des mois, elle ne prononçait plus un mot. Le lendemain du concert, au petit-déjeuner, elle s’était soudain remise à parler. Et Higelin de préciser : « Être artiste, c’est aussi cela : savoir s’ouvrir vers la jeunesse, savoir comprendre les enfants. Les comprendre en les respectant infiniment (…) C’est l’adulte qui a le pouvoir, qui en use, en abuse, et c’est juste dégueulasse. Il emprisonne l’enfant dans le silence. (…) Les enfants se taisent parce qu’on refuse de les croire. Parce qu’on les soupçonne d’affabuler. Parce qu’ils ont honte et qu’ils se sentent coupables. Parce qu’ils ont peur. Parce qu’ils croient qu’ils sont seuls au monde avec leur terrible secret. » Alice Miller n’aurait pas dit autre chose. Au-delà de l’artiste, Jacques Higelin est un véritable avocat de l’enfant tombé du ciel (6).

Christian LEJOSNE

(1) Fayard, 2015. Paru au Livre de poche en 2016

(2) Valérie Lehoux est journaliste, spécialiste de chanson française

(3) Postface du livre de Martin Miller, Le vrai « drame de l’enfant doué », La tragédie d’Alice Miller, PUF, 2014

(4) La souffrance muette de l’enfant, Aubier, 1990

(5) PUF, 1983

(6) Tombé du ciel est un des albums dont Jacques Higelin est le plus fier. Jacques avait, comme souvent, créé la mélodie avant les paroles. Il mit quinze jours à trouver celles-ci, partant d’une liste d’expression avec le mot « Tomber ». Dans cette liste figurait « Tombées les bombes »... Il n’a jamais totalement quitté son enfance, quel qu’en fut le contexte.


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