... et les canards aussi !

lundi 6 mars 2017
par  Christian LEJOSNE
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Le dernier documentaire d’Olivier Azam "La cigale, le corbeau et les poulets" (1) revient sur l’affaire des lettres de menaces envoyées par un énigmatique corbeau, lors du quinquennat de Nicolas Sarkozy. L’affaire débute fin 2008. Une quinzaine de personnalités politiques de droite reçoivent des lettres aux propos dangereusement incohérents, du genre « Vous êtes des morts en sursis mais des morts verrouillés ». Courriers parfois accompagnés d’une balle de 9 mm. Le Président Sarkozy n’est pas épargné : en quelques mois, il reçoit trois missives. Tous ces courriers sont signés des « 1000 combattants de la Cellule 34 ». Au sommet de l’État, on prend l’affaire très au sérieux. Les plus fins limiers des services de police (Antiterrorisme, Directions régionales de la Police judiciaire concernées) sont sommés d’agir, afin de résoudre au plus vite cette infamante histoire. Les mois passent et le corbeau continue de diffuser ses courriers diaboliques, tous postés d’un même village du Sud de la France.

Septembre 2009. Par un petit matin pluvieux, plusieurs centaines de policiers investissent un village de l’Hérault : Saint-Pons-de-Thomières. Onze personnes sont arrêtées. Leur logement est méticuleusement perquisitionné. C’est cette partie de l’affaire que relate avec humour – et a posteriori – le documentaire d’Olivier Azam. Rapidement les médias font leur choux gras de ces arrestations, d’autant que les gardes à vue s’éternisent. A la requête sur Internet « Le Corbeau de l’Hérault », pas moins de 152.000 occurrences sont proposées. «  Ce sont des personnes d’extrême gauche, membres de cercles de rencontres qui sont interpellées » explique la présentatrice du 20 heures d’une grande chaîne privée de télévision, le soir du coup de filet de St Pons. Et le lendemain, sur les images d’un des gardés à vue s’asseyant à l’arrière d’un véhicule de police, une voix off précise : « Cette affaire, devenue une priorité nationale pour l’Élysée, aura mobilisé l’élite de la police pendant plusieurs mois  ». France Soir, plus affirmé, écrit : « Selon nos informations, les policiers disposeraient d’indices concordants. » Trois jours plus tard, cependant, il faut se rendre à l’évidence. La bande de La Cigale, du nom du débit de tabac qui leur tient lieu de repère, a toutes les caractéristiques de joyeux papys gauchistes, engagés dans des activités militantes localement, mais elle n’a rien à voir avec la fameuse Cellule 34. Dans la soirée, la police relâche, au compte-gouttes, les différents interpellés. Et la baudruche médiatique fait Pschitt .
Cette fable documentaire, mise en image par l’auteur de Merci Patron !, serait une joyeuse comédie si elle relatait une bavure politico-médiatique isolée. Mais, pas besoin de disposer d’une mémoire d’ordinateur pour savoir que le cas est loin d’être unique. Qu’on se souvienne, en 2013, de l’affaire Léonarda sous François Hollande. Ou de celle de la bande de Tarnac, accusée de terrorisme en 2008, sous Nicolas Sarkozy. Serait-ce le propre de nos sociétés connectées de fabriquer ces emballements médiatico-politiques ? Selon l’historienne Arlette Farge, la réponse est non ! Le mal serait plus ancien. En lisant La vie fragile (2), sous titré Violence, pouvoirs et solidarités à Paris aux XVIIIe siècle, le lecteur découvre que ce genre d’affaires existait déjà sous la Royauté. Le vendredi 12 mars 1756, le commissaire Roland reçoit Madeleine, une petite fille de 9 ans, accompagnée par ses parents. Ceux ci portent plainte contre un certain Denis, garçon marchand de vin dans un cabaret. Madeleine affirme avoir été touchée, caressée et pénétrée par ce garçon de 18 ans, à chaque fois qu’elle venait y faire les courses. Denis lui glissait ensuite à l’oreille de n’en rien dire à quiconque. Ce qu’elle fit. Mais voilà que la petite est enceinte. Sans tarder, la police fait son travail : Denis est jeté en prison. Madeleine, enceinte à 9 ans, la rumeur se répand comme une traînée de poudre. Tout Paris veut lui rendre visite, la voir, la toucher. La mère gère les accès au domicile familial, ne laissant pénétrer que les personnes promettant de donner leur obole, afin d’aider la petite. Chaque jour dès l’aube, une foule bigarrée envahit le quartier. La police est sommée d’intervenir afin de maintenir l’ordre. On vend dans la rue des récits imprimés de l’aventure, on annonce l’accouchement, puis on le dément. L’affaire dure, dure longtemps même. Au-delà des neuf mois d’une maternité. Les feuilles de choux de l’époque, pourtant validées par la police, annoncent qu’un parrain et une marraine nobles, mais demeurés anonymes, ont tenu l’enfant sur les Fonts de Baptême. Avant de se dédire. Les parents de Madeleine finissent par avouer la supercherie. Leur fille a une maladie qui la rend grosse, mais elle n’est pas enceinte. Denis est libéré. La mère et Madeleine prennent, pour quelques mois, sa place en prison. Comme dans La cigale, le corbeau et les poulets, l’emballement médiatique a fait son œuvre. A sa liste animalière, le titre du film pourrait ajouter … et les canards aussi !

[/Christian LEJOSNE/]

(1) Sorti en salles le 18 janvier 2017

(2) Hachette, 1986


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