En finir avec l’emploi du tant !

mardi 10 janvier 2017
par  Christian LEJOSNE
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Résumé du chapitre précédent (Cf. L’air de rien n°103) : L’auteur cherche un moyen pour parvenir à vivre ses rêves, réaliser, avant qu’il ne soit trop tard, quelques-uns des projets qu’il a en tête sans jusque-là être parvenu à les mener à bien, faute de temps...

Je sentais que je touchais au but. Puis la solution est apparue, parfaitement limpide : le seul moyen de vivre mieux consistait à travailler moins, pour ne pas dire plus du tout ! La solution était là, à portée de main. Il m’avait juste fallu presque une vie de travail pour prendre conscience que je pouvais vivre autrement. Que je le devais... Que le travail n’était pas une fatalité (j’avais lu qu’au Moyen Âge, un jour sur trois était chômé, que la notion de travail était une invention de la modernité, une invention n’ayant que quelques siècles mais que chacun avait intégré comme une évidence incontournable, un principe qui ne se mettait pas en cause). Pourtant, la vie pouvait se vivre en dehors d’une activité professionnelle. Aujourd’hui, les conditions étaient réunies pour faire en sorte que mon rêve devienne réalité ! J’allais enfin pouvoir cesser d’être un traître à moi-même. J’allais enfin cesser de vivre coupé en deux. J’allais enfin pouvoir vivre, minute après minute, en cohérence avec mes idées. J’allais enfin pouvoir aligner mes actes et mes idées.
Sans regret, je quitterai un monde professionnel qui s’était passablement déshumanisé au long de la quarantaine d’années où je l’avais côtoyé. Où les méthodes progressivement utilisées dans les services publics avaient été copiées sur celles de l’entreprise avec comme seul critère la rentabilité économique. Où la bureaucratisation avait fini par prendre le dessus et fait perdre de vue le sens du service aux publics. Où l’on attend un dévouement sans compter de l’individu à sa « mission », qui pense à son travail même lorsqu’il ne travaille pas, multiplie les cas de stress, d’épuisement, de dépression et de suicides. Un travail qui affaiblit finalement les identités intime, familiale et citoyenne de la personne au profit d’une estime de soi fragile car dépendante des aléas professionnels. Un monde de soumission personnelle renforcé par une idéologie de l’emploi pour l’emploi. Un monde où le chantage au chômage et l’appel à une consommation débridée confortaient la servitude volontaire. Un monde où l’emploi du temps se résumait au temps de l’emploi, ou à l’emploi du tant ! Je devais quitter cela à tout prix avant d’y perdre mon âme. Qu’importe que je devienne un traître aux yeux de ceux qui pouvaient avoir le sentiment que je les lâchais, que je quittais prématurément le navire. Cela ne me regardait plus. Cela ne me concernait plus. Cela leur appartenait.

Nicole, une amie à qui j’avais dit que j’allais bientôt arrêter de travailler, m’avait fait ce commentaire : « tes derniers jours de travail, il faut que tu les savoures ! ». Elle avait raison. Je savourais chaque instant comme si c’était le dernier. Je vivais intensément le trajet à pied dans la ville pour me rendre au travail, la porte du bureau à ouvrir, le bonjour à dire aux collègues, l’ordinateur à allumer, les mails de la veille à lire, les réponses à leur apporter, les dossiers à traiter. Les mots échangés avec les collègues, les réponses données au téléphone, tout cela prenait une dimension nouvelle. Jusqu’à l’air que je respirais et la température de la pièce qu’il me semblait sentir dans mes poumons et sur ma peau comme si c’était une denrée renouvelée. Tous ces gestes familiers – des gestes répétés des centaines de milliers de fois dans une vie de labeur – prenaient une importance nouvelle. Ces gestes s’apparentaient à la rareté. Tout cela pouvait ressembler à ce que doit ressentir une personne en fin de vie. Une personne croyant en la vie après la mort. Une personne qui partirait, confiante, vers l’au-delà. Une personne emplie d’espoir en un inconnu qu’elle pressent plein de promesses (cela me faisait penser à Françoise Dolto, curieuse de savoir quelle vie se cachait après sa mort). En ce qui me concerne, me reste juste à sauter le pas. Faire ce grand saut vers une vie nouvelle... afin de, peut-être, réaliser quelques-unes de mes envies... Et, pour reprendre les termes d’une autre Nicole, fidèle lectrice de mes chroniques, « continuer à cultiver mon jardin de mots qui ne rapporte rien ».
Christian LEJOSNE

Les phrases en italiques sont issus d’écrits du libre penseur, journaliste et écrivain André Gorz, tirées de la biographie que vient de lui consacrer Willy Gianinazzi, André Gorz, une vie, La découverte, août 2016. Une citation d’André GORZ ornait déjà mon mémoire de Maîtrise : « L’issue à l’actuelle crise de société doit être cherchée dans à la fois moins d’État et plus d’échanges, qui ne soient commandés ni par l’argent, ni par l’administration, mais fondés sur des réseaux d’aide mutuelle, de coopération volontaire, de solidarité auto-organisée. » Ces propos, qui ont plus de trente ans, me semblent, aujourd’hui encore, d’une brûlante actualité.


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