La prunelle de ses yeux

mercredi 21 septembre 2016
par  Christian LEJOSNE
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L’air de rien n°100. L’air de rien SANS. Première chronique écrite sans que ma mère ne la lise. Elle nous a quittés le 8 septembre... Je lui ai toujours envoyé par la poste un exemplaire de cette chronique, plus ou moins mensuelle. Après qu’elle ait lu la première, en 2003, ma mère m’avait dit : « Ça serait mieux si tu faisais du jardin, au moins ça te rapporterait ! ». Au fil du temps, elle s’était, l’air de rien, habituée à mes écrits, les commentant parfois : « J’ai reçu ta chronique... » pouvait-elle dire, laconique ! Les choses ont évolué quand j’ai écrit un livre sur son père. Régulièrement, elle me questionnait : « tu avances dans ton livre ? » Et lorsqu’il fut publié et qu’elle en eut un exemplaire entre les mains, ce fut la consécration : « Tu as fait du beau travail, ton grand-père aurait été fier de toi ! » me dit-elle.

Une mère, on en n’a qu’une. Alors, on y tient. Comme à la prunelle de ses yeux. Comme à la vie... Il me paraît inenvisageable de ne plus lui téléphoner, aller la voir, me noyer dans ses yeux clairs quand nous nous regardions sans qu’aucune parole ne soit nécessaire. Sa présence m’était rassurante. Tant que je la savais là, quelque part à proximité de moi, je pensais que rien de grave ne pouvait m’arriver. Était-ce une réminiscence de l’enfance où, au moindre danger, je courais dans ses jupes ? Ou le fait qu’une fois décédée, la route vers mon dernier voyage n’aurait plus d’obstacle ?

Ma mère est restée vivre dans sa maison jusqu’à ses quatre-vingt treize ans. Sa dernière année, elle l’a passée à l’hôpital, suite à une mauvaise chute. Avant d’entrer dans une maison de convalescence puis dans une maison de retraite, lorsqu’il s’est avéré évident qu’elle ne pourrait plus vivre seule. Elle s’était adaptée à sa nouvelle vie de pensionnaire, nourrie, blanchie, éclairée, soignée. Au printemps dernier, j’avais reçu un appel téléphonique de mon frère m’informant que, tout à coup, son état de santé s’était fortement dégradé. Les infirmières craignaient le pire : son cœur fatigué déclinait un peu plus chaque jour. Je savais ma mère âgée, pourtant cette nouvelle me bouleversa. J’étais effondré... Penser qu’elle pouvait mourir était au dessus de mes forces. Je me sentais démuni comme un enfant perdu... Contre toute attente, elle se rétablit. Le week-end suivant, elle était à nouveau en grande forme. Encore une fois, elle s’en sortait haut la main. Encore une fois, j’apprenais d’elle. Elle m’aidait à prendre enfin conscience qu’elle n’était pas éternelle. Elle m’offrait un répit me permettant de lui écrire ce que nous ne nous étions jamais dit. Dans ma famille – c’est malheureusement comme ça dans beaucoup de familles – on ne se dit pas les mots qu’il faudrait savoir se dire. On parle pour ne pas se dire l’essentiel. Par pudeur. Par lâcheté aussi. Parce que l’on n’ose pas. Parce que l’on a peur de se dévoiler. Parce que l’on craint de mettre dans une situation embarrassante celui à qui on voudrait parler vraiment. On évite les situations où les émotions peuvent survenir. On s’en méfie. On a peur de ne pas être à la hauteur. De se montrer autrement qu’à son habitude. De se laisser envahir, déborder, dépasser... De ne plus être soi. Alors que c’est tout le contraire : on n’est soi que si l’on peut montrer et partager ses émotions... Pour fêter son quatre-vingt-quatorzième anniversaire, je lui avais écrit une lettre, que je lui proposai de lire, plus tard, à tête reposée ! Mais elle a tout de suite voulu la lire. Devant moi. Des émotions passaient subrepticement sur son visage pendant qu’elle lisait. Une fois sa lecture achevée, elle m’a longuement regardé, des larmes aux bords des yeux, sans un mot. « Que d’émotions !  » lui ai-je suggéré. « Oh oui ! répondit-elle. Je la relirai plus tard ! » Et l’on s’est empressé de découper la gâteau...

C’est mon frère qui lui a lu la chronique que je lui avais envoyée le mois dernier. Pour la première fois, elle était alitée et sa vue avait subitement baissée. Depuis des années, la lecture était devenue sa principale activité, celle qui lui permettait de voyager, de s’évader, de continuer à s’intéresser au monde. Cette chronique, maman, elle est pour toi... Pour accompagner ton voyage...

Christian LEJOSNE


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