Voyez Julieta ! Voyez Julieta !

vendredi 3 juin 2016
par  Christian LEJOSNE
popularité : 19%

Le dernier film de Pedro Almodovar, Julieta, relate la vie d’une femme de cinquante-cinq ans qui abandonne soudainement l’idée de quitter Madrid après avoir rencontré une ancienne amie de sa fille, dont elle est sans nouvelle depuis de longues années. Julieta nourrit alors l’espoir de retrouvailles avec sa fille et décide de lui écrire tout ce qu’elle a gardé secret depuis toujours.

Les critiques de cinéma ont focalisé sur les ressemblances formelles entre Julieta et d’autres films célèbres, en particulier ceux d’Alfred Hitchcock. Louis Guichard de Télérama, a vu dans l’épisode du train un remake de L’inconnu du Nord-Express ou de La mort aux trousses. Thomas Sotinel, dans Le Monde, fait le parallèle entre la femme de ménage aux paroles cruelles et la Mrs Danvers de Rebecca « confite en dévotion pour son maître ». Soit ! Les critiques de cinéma parlent technique... Mais, chez Almodovar comme à l’accoutumée, l’essentiel est ailleurs. Dans les non-dits au sein de cette famille et dans leurs sinistres conséquences : la culpabilité, la séparation, la fuite, et surtout la perpétuation des malheurs tant que le circuit de communication au sein de la famille n’est pas rétabli.

Julieta est avant tout une histoire de silences. L’histoire de non-dits qui isolent, séparent et finissent même par tuer. Le film devait d’ailleurs s’appeler Silencio avant que Pedro Almodovar ne découvre, en novembre 2015, que Martin Scorsese avait commencé le tournage d’un film intitulé lui-même Silence. Mais Julieta est aussi l’histoire de paroles qui réparent les vivants. L’histoire d’une transmission familiale qui ne se fabriquerait pas sur des non-dits…

Hasard de calendrier ou télescopage d’idées ? La livraison de la revue Regard conscient du printemps 2016 que je lis cette semaine, juste après être allé voir Julieta, confirme cette interprétation. Une interview de Thierry Gaillard y parle de nos héritages transgénérationnels : « Vous pouvez léguer une grosse somme d’argent à vos descendants, mais si vous leur faites porter vos histoires non réglées, vous ne leur rendez pas service. Au contraire, nommer les choses, en parler, permet aux autres de prendre conscience de ce qu’ils savent inconsciemment, et donc de se construire de manière plus cohérentes entre leurs intuitions, sensations et conscience. A l’inverse, lorsqu’on se refuse à leur parler de ce qui arrive, surtout lorsque c’est difficile, on leur transmet la charge inconsciente qui est le lit des héritages transgénérationnels et de la répétition des histoires non intégrées. Le verbe est ce par quoi l’adulte donne naissance au sujet dans l’enfant. Donner vie au corps n’est rien si l’on ne donne pas vie au sujet dans ce corps. Et pour cela la parole est magique. Ainsi la transmission de l’histoire, celle d’une civilisation, celle d’une famille, sont les gages de l’épanouissement de l’enfant. » (1)

Pour réaliser Julieta, Pedro Almodovar s’est inspiré de trois nouvelles d’Alice Munro, issues du recueil Fugitives (2). Alice Munro est une canadienne de 85 ans qui a reçu, en 2013, le Prix Nobel de littérature. Le comité Nobel a résumé son œuvre, faite d’une quinzaine de livres de nouvelles et d’un roman de cette façon : « Petites gens, grands sentiments  ». Car les nouvelles d’Alice Munro parlent de femmes simples confrontées à des situations où leurs vies basculent. Et la fin de l’histoire n’est jamais celle à laquelle on s’attend. Et à la différence des trois nouvelles d’Alice Munro, Julieta ne sombre pas dans le pessimisme et délivre, au final, une petite musique que l’on peut interpréter comme un message d’espoir.

Julieta est un grand cru. Une cuvée du même acabit que Parle avec elle et Tout sur ma mère. Paraphrasant sans scrupules Jonathan Franzen (3) qui, dans un article du New York Times s’écriait « Lisez Munro ! Lisez Munro ! », je vous exhorte aujourd’hui : Voyez Julieta ! Voyez Julieta !

Christian LEJOSNE

(1) Retrouvez l’article sur : http://www.regardconscient.net/archi16/1605lautreoedipe.html?utm_medium=email&utm_campaign=Newsletter+Regard+conscient+No+18+%E2%80%93+Juin+...&utm_source=YMLP&utm_term=
(2) Editions de l’Olivier, 2008
(3) Sur Franzen, lire la chronique de L’Air de rien n° 71

retrouvez :
- l’agenda
- la rubrique plaisir d’écrire, de lire et de chanter


Documents joints

PDF - 79.1 ko

Agenda

<<

2019

 

<<

Août

>>

Aujourd’hui

LuMaMeJeVeSaDi
2930311234
567891011
12131415161718
19202122232425
2627282930311