Une famille formidable ?

vendredi 13 mai 2016
par  Christian LEJOSNE
popularité : 11%

Je ne sais rien de la vie de Brady Udall, de son enfance, de sa famille. Seulement que le roman qu’il publie tous les dix ans devient un best-seller international avant que son auteur ne retourne à l’anonymat... Après un recueil de nouvelles (1), Udall publie en 2001 un premier roman Le destin miraculeux d’Edgar Mint (2) qui le propulse au rang des meilleurs auteurs de sa génération. Les critiques comparent son œuvre à celle de Dickens ou d’Irving et son style à celui de Raymond Carver. En 2010 sort Le polygamme solitaire (3). Ces deux gros romans (respectivement 540 et 740 pages) ont tous deux pour thème la famille. Son manque pour Edgar Mint, orphelin de père à la naissance, puis de mère dès sa prime enfance. Son excès pour Golden Richards, brave mormon polygame, marié quatre fois et père de nombreux enfants. Gageons que si Brady Udall a dédié son premier roman à ses parents « qui m’ont tout donné », et le second, à ses huit frères et sœurs, c’est qu’en matière de famille nombreuse mormone, il n’a de leçon à recevoir de personne...

« Pour le dire le plus simplement possible, c’est l’histoire d’un polygame qui a une liaison. Mais, bien sûr, c’est beaucoup plus compliqué. La vie d’un polygame, même dépourvue de mensonges, de secrets et d’infidélités, est tout sauf simple. » Ainsi débute Le polygame solitaire, roman à rebondissements multiples, prouvant d’entrée que Brady UDALL possède un sens aigu de la synthèse : son résumé en cinq lignes inspire le respect. Même si l’on se rend vite compte que l’auteur – à l’image de ses personnages – ment comme il respire et laisse (provisoirement) dans l’ombre des vérités pas toujours bonnes à dire. Celles-ci finiront par éclater à la face des personnages (au sens propre du terme) et à la figure du lecteur, telle une explosion thermo-nucléaire, provoquant une série de réactions en chaîne sur lesquelles plus personne ne semble avoir prise. Surtout pas le brave papa Goldy !
Passer sans transition de l’humour le plus caustique au drame le plus sombre... et vice-versa, ainsi va l’écriture chez Brady UDALL, qui diffuse ses chapitres à la vitesse d’un livreur de pizzas. Est-ce parce que la vie est trop courte pour l’habiller triste ? Ou parce que, chez cet auteur, l’oubli serait inenvisageable ? «  Rien n’est vague. Rien n’est flou. Je me rappelle tout : chaque nom, chaque regard, chaque fraction de seconde de chaque instant. Ce que je crains le plus, c’est oublier, si bien que je thésaurise, j’emmagasine avec obsession – tout a un sens et je ne jette rien  » fait-il dire au petit Edgar, dont la tête a été écrasé par la jeep du facteur alors qu’il avait sept ans. Et semblable à Edgar à qui l’on a offert une vieille machine à écrire Hermès Jubilé 2000 parce que sa main est devenue incapable de former des lettres, Brady Udall tape comme un cinglé des histoires à dormir debout qui tiennent jusqu’au bout en haleine. Et si son écriture ressemble à une prière mormone c’est que, par le geste, elle s’en approche : « je m’installais devant mon Hermès Jubilé posée sur le couvercle de ma malle et tapais autant que je le pouvais. J’aimais bien être agenouillé ainsi devant ma malle : le tapis était confortable, mes genoux ne me faisaient pas mal, et que je tape une lettre pour Art, pour Cecil ou pour Dieu Lui-même, j’avais toujours l’impression de prier. »
Dans Le polygame solitaire, un autre enfant, Rusty, cinquième fils de la troisième mère, s’interroge : « Est-ce si formidablement formidable, d’être coincé pour l’éternité avec une bande de trouducs qu’on n’aime même pas ? Est-ce si formidablement formidable d’avoir à faire la queue pour parler à sa mère ? » Les enfants les plus sensibles finissent toujours par devenir les boucs-émissaires du reste de la famille, quand il y en a une, ou victime de la loi de la jungle, quand il n’y en a pas. « Quelle que soit la façon dont on considérait les choses, il n’y avait pas de place dans ce genre d’existence pour des garçons comme Rusty, des garçons incapables de dire et de faire ce qui convenait, des garçons incapables de dépasser les pulsions et les colères de leur âge, des garçons qui vivaient trop dans leur monde intérieur. Seuls pouvaient s’adapter ceux qui, fidèles à leurs convictions et disciplinés, obéissaient sans discuter, ceux qui parvenaient à croire que leurs souffrances et leurs incertitudes attendaient encore de leur être révélées.  »
Alors, quelle chance pour que la famille soit la chose la plus merveilleuse au monde ? Selon Brady UDALL, que l’on en manque (versus Edgar Mint) ou qu’elle soit en excès (versus Golden Richards), la réponse demeure la même. Proche de la définition qu’en donne un des personnages d’une nouvelle (4) de Lâchons les chiens : « Pour ce que j’en sais, notre famille n’est rien de plus que des gens qui vivent sous le même toit et qui sont tous déçus les uns par les autres. »

Christian LEJOSNE

(1)Lâchons les chiens, Albin Michel, 1998
(2) Albin Michel, 2001
(3) Albin Michel, 2011
(4) Buckeye le Mormon


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