La faute à Albert Cohen

mardi 9 juin 2015
par  Christian LEJOSNE
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Les deux font le père ! C’est ce que l’on est tenté de penser à la lecture de deux livres d’Eric Fottorino, publiés en 2009 et 2010, l’un consacré à Michel Fottorino, son père adoptif, l’autre à Maurice Maman (prononcez Mamane, comme on dit chaman), son père de sang.

Dans L’homme qui m’aimait tout bas (1), il revient sur la vie de Michel, l’homme qui se maria avec sa jeune mère et qui l’adopta, à l’âge de neuf ans, offrant au jeune enfant un nom qu’il « porte comme un talisman  ». Jusqu’alors, Eric avait vécu seul avec sa mère et sa grand-mère « des femmes avec leurs douleurs et leurs tristesses, l’une trop jeune et l’autre trop vieille, deux solitudes avec mon enfance au milieu  ». Sa mère était âgée de dix-sept ans lorsqu’elle se retrouva enceinte d’un étudiant en gynécologie, juif et marocain. Sa famille, ultra-catholique, s’opposa au mariage d’une fille jugée trop jeune avec un homme jugé indigne. « Il est d’autant mieux devenu mon père que, de toutes mes forces et de toutes mes peurs, j’ai voulu devenir son fils. » L’enfant s’identifie à ce père, cycliste par passion et kinésithérapeute aux mains d’or. Comme lui, Eric participe aux courses cyclistes, et lorsqu’il se rend compte qu’il n’a pas l’étoffe des vainqueurs du Tour de France, pense un temps devenir kiné, avant de bifurquer vers des études de Droit. Son père lui achète chaque jour Le Monde, élargissant son univers jusqu’alors limité à la lecture de Miroir du cyclisme. Fierté du père lorsque le fils, devenu journaliste, signe son premier article dans Le Monde. Fierté renouvelée du père lorsque le fils publie son premier roman : « Le jour où je lui avais remis un exemplaire de Rochelle, il était resté un long moment à contempler la couverture, sa couverture, et ce nom, son nom que je lui rendais en plus grand, impeccablement imprimé. Nom et renom. Naissance et reconnaissance. » Fierté encore à la parution de chaque nouveau roman du fils, qui sans fin, invente histoires d’adoption ou de filiation. Quand, divorcé, retraité, ruiné et se sentant diminué après un accident vasculaire cérébral, le père se suicide d’un coup de carabine, c’est tout naturellement que le fils lui dédie un livre-hommage, pudique et généreux. Avec une démarche proche de celle d’un Paul Auster écrivant L’invention de la solitude, Eric Fottorino choisit l’écriture, « ce continent d’incontinence, pour retenir ce qui peut l’être avant que le temps n’engloutisse tout ce qu’il fut dans les brumes de la mémoire. » Écrire pour ne pas oublier, pour garder la trace de cet être qui préférait le silence et parlait plus volontiers avec les mains.

L’histoire aurait pu en rester là, si le prolifique Eric Fottorino n’avait remis une fois de plus le couvert, éclairant une autre facette de son roman familial, celle du père biologique, qu’il avait vu pour la première fois à l’âge de dix-sept ans et pour lequel il garda une distance qu’on pourrait qualifier « de sécurité ». Questions à mon père (2), vient combler ce vide. Briser le tabou. Lever le secret. En allant à la rencontre de l’autre père, avant qu’il ne soit trop tard – ce dernier est atteint d’une grave maladie – Eric Fottorino relie les fils de son histoire personnelle, prenant conscience, à bientôt cinquante ans, du manque existentiel qu’il lui reste à appréhender. « La vie sépare. En réalité je vivais surtout séparé de moi. Coupé en deux ou en trois. J’avais porté enfant le nom de ma mère. Puis un nom de Méditerranée. Le tien planait au-dessus de ma tête. Papillon volatil. Jamais apposé sur aucun registre de l’état civil.  » C’est la plupart du temps par l’intermédiaire d’échanges téléphoniques ou par courriels qu’Eric et son père retrouvé font connaissance et se livrent. Se délivrent aussi. Par l’écriture, il espère prolonger la vie de son père : « J’ai pensé que chacune de mes questions le maintiendrait en vie. J’ai voulu croire à la force des histoires. A la puissance des mots contre la mort.  » C’est au détour d’une page de ce livre que l’on comprend l’origine de l’écriture chez Eric Fottorino : « Tout ça, c’est la faute à Albert Cohen. Tout a commencé avec Albert Cohen. Avec les livres perchés d’orgueil sur la plus haute étagère de ton salon marocain. J’avais dix-sept ans et il était ton dieu qui régnait par-dessus les tapis et les cuivres, le feu et les coussins brodés. L’espoir est né. Silencieux, tenace, imprévu. Une démangeaison au creux de la main. Secret espoir qu’en noircissant à mon tour des pages et des pages qui viendraient se serrer, bien cousues, sous la couverture chaude et couleur sable de l’éditeur d’Albert Cohen, toi qui ne m’avais pas reconnu, tu serais forcé de me connaître. Que mes écrits pourraient se hisser jusqu’à l’étagère supérieure de ta bibliothèque. » Avant de conclure, triomphal : « Aujourd’hui, dans ton salon, plus un seul roman d’Albert Cohen. Les miens les ont chassés. » Il faut croire au pouvoir des mots. Maurice est vivant quand le livre s’achève, et Eric continue sans fin à lui poser de nouvelles questions auxquelles son père répond avec une patience de gynécologue, faisant ainsi naître un grand enfant de cinquante ans.

Christian LEJOSNE

(1) Gallimard, 2009
(2) Gallimard, 2010


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