Jour de fête

dimanche 9 novembre 2014
par  Christian LEJOSNE
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Autant le dire tout de suite : Ethno-roman (1) de Tobie Nathan n’est pas un roman. Ce n’est pas non plus un essai, ni un livre de vulgarisation de l’ethnopsychiatrie. Ce n’est pas non plus une autobiographie conventionnelle. C’est beaucoup plus que cela. Un livre hybride, parlant du passé pour les générations futures, jouant des complémentarités entre la raison et l’irrationnel, à cheval sur plusieurs cultures et ouvrant des portes vers des mondes invisibles. Un livre qui ressemble à la description que Tobie fait de son père : « Un insoumis fondamental, silencieux et souriant, moqueur et taquin, farouchement lui-même – un autonome ! »

C’est à un récit de vie éclaté dans l’espace et le temps que nous convie Tobie Nathan. S’il emploie cette forme zigzagante, c’est pour mieux démontrer que la vie n’a rien de linéaire, qu’elle est le résultat de combinaisons visibles et invisibles qui échappent la plupart du temps à celui qui croit en tenir les rênes et que « le métier d’homme n’est rien d’autre que la tentative toujours répétée de percevoir ses propres singularités et de les apprivoiser.  »

Tobie Nathan est né au Caire, en 1949. Sa famille, expulsée d’Égypte – parce que juive – lorsqu’il a huit ans, émigre d’abord en Italie, puis en France, où elle débarque en région parisienne, dans un HLM de Gennevilliers où, déjà, on regroupe les immigrés. Le regard rétrospectif qu’il porte sur ses années d’école devrait servir de base pour réformer l’éducation nationale. Enfant, il apprend davantage au contact de sa mère. « Je dois dire que j’ai aimé partager avec elle ce défi à l’école. J’en ai gardé la conviction que l’école n’enseignait rien ; qu’elle ne pouvait que modeler. Apprendre, c’est si facile, avec un maître qui aime enseigner ! Avec elle, j’ai appris ! Car là résidait son plaisir, sa seule source de plaisir.  » A l’adolescence, la rue et les copains deviennent sa seconde école. Avant le grand bain régénérant de mai 68. « Le printemps 68 nous aura légué un bel été. La France commençait à ressembler à mon monde intérieur. Tous mes amis d’alors rêvaient comme moi d’expérimenter de nouvelles formes d’existence.  » La déconvenue de l’automne est à la hauteur de ce que fut l’espérance du printemps (« Peut-être que mai 68 avait été inventé par un démiurge de la société de consommation ?  »). La faculté de sociologie où il est inscrit le désespère. Il prend le parti d’apprendre ailleurs et devient le disciple d’un professeur à la pensée libre et originale : Georges Devereux qui le choisit, dès leur première entrevue, comme son successeur. « Je me dis aujourd’hui que cette rencontre s’articulait si parfaitement avec mes préoccupations d’alors, avec mon histoire et celle de ma famille, qu’elle ne pouvait être due au hasard. Il parlait de psychanalyse, cette discipline que je voulais pénétrer à tout prix depuis l’adolescence. Et puis, la plupart de ses interrogations concernaient les identités, les affiliations, les langues et les cultures, moi qui en avais traversé trois, sans savoir identifier la mienne.  » Devereux le reniera, quelques années plus tard, lorsque Tobie Nathan créera ses premières consultations d’ethnopsychiatrie où il soignera des immigrés sujets aux maladies mentales en s’appuyant sur leur culture d’origine. Selon le principe qu’aucun homme n’est mû par sa seule volonté mais demeure attaché, enraciné comme l’arbre, dans son monde et sa lignée.

L’histoire de son prénom résume à elle seule le concept de l’ethnopsychiatrie. A sa naissance, il aurait dû, selon la tradition juive, prendre le prénom de son grand-père maternel. Mais la mère de Tobie était fâchée avec son père. Persuadée qu’elle était enceinte d’un garçon, elle cherchait vainement quel prénom lui donner lorsqu’elle fit un rêve où lui apparut le grand-père de son père, le rabbin Yom-Tov, qui lui déclara, après avoir bu du café et goutté les dernières confitures qu’elle venait de confectionner : « C’est que je vais m’installer dans ta maison.  » Lorsqu’il naquit, quelques mois plus tard, il fut décidé qu’il s’appellerait Tobie, qui est le diminutif de Yom-Tov. « Nous étions en 1948. Le Moyen-Orient est né cette année-là avec une cicatrice en plein milieu : Israël.  » Dans l’ambiance antisémite qui régnait alors au Caire, le père, parti déclaré l’enfant, n’eut pas le courage de prononcer un nom juif devant l’officier d’état civil. « Comment aurait-il pu déclarer ce nom, mon nom, Yom-Tov ? Autant se suicider tout de suite... » Alors, il décida de traduire en arabe Yom-Tov (qui signifie « Jour de fête » en hébreu) et il le déclara sous le nom d’‘Eïd. « A la maison, tout le monde m’appelait « Tobie » ; c’était mon nom, celui auquel je répondais. C’est resté mon nom. Mais je n’ai jamais pu l’inscrire sur mes papiers d’identité. » En 1969, quand il obtint la nationalité française, il demanda à changer de prénom. « Tobie ? s’étonna le commissaire de police, qu’est-ce que c’est ce prénom ? J’ai insisté : Tobie, c’est dans la Bible... La Bible, on s’en fiche, répondit sévèrement le commissaire, il faut choisir un prénom dans le calendrier. J’ai cherché une semaine. Je voulais au moins conserver l’initiale... Théophile ! Voilà le prénom que j’ai choisi !  »

A chaque nouveau livre publié, Tobie Nathan s’offre une belle revanche : son prénom de naissance inscrit noir sur blanc en couverture.

(1) Grasset, 2012 – Le livre de poche, 2014

Christian LEJOSNE


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